Opéra
Un élixir d’amour festif au festival Donizetti de Bergame

Un élixir d’amour festif au festival Donizetti de Bergame

03 décembre 2021 | PAR Paul Fourier

Après les terribles moments qu’a connus la ville de Bergame au début de l’épidémie de Covid, la direction du Festival a décidé de placer l’édition 2021 sous le signe de la Renaissance. Avec La Fille du régiment, L’Elisir d’amore est le deuxième opus enjoué de Donizetti donné à cette occasion.

Donizetti a certes composé plus d’opéras sérieux que d’opéras-bouffes. Il n’empêche que cette année, il fallait redonner une tonalité de joie et de vie après les épreuves endurées par Bergame, cette ville d’Italie particulièrement sinistrée en 2020. Cette année, ce sont donc, La fille du régiment et L’Elisir d’amore qui ont été choisis pour être joués dans un Teatro Donizetti somptueux et fraîchement rouvert.

Pour L’Elisir, un protocole complet a été mis en place : une fanfare qui exécute l’air le plus connu sillonne la Piazza Cavour, située devant l’édifice, puis, au tout début de la représentation, un maître de cérémonie, Manuel Ferreira, vient faire répéter le public du jour, public qui, muni de fanions, devra reprendre les refrains de ce même air, en tout début de second acte. Si l’on n’était pas informé des raisons de ce jeu participatif, cela paraitrait, sans aucun doute, artificiel, voire agaçant. Mais dans le cadre d’un appel à ce que chacun retrouve joie de vivre et plaisir du spectacle vivant, dans cette période douloureuse, on se laisse embarquer d’autant que les spectateurs bergamasques présents sont eux, dans l’instant, décidés à jouer le jeu à fond.

L’Adina de la jeune soprano italienne (de 21 ans), Caterina Sala impressionne immédiatement, tant par sa présence naturelle et décomplexée en scène, que par une projection étonnante, un medium charnu et un aigu fruité qui sied parfaitement à la jeune coquette qui dédaigne son jeune paysan de soupirant. Dans son premier duo avec le Nemorino de Javier Camarena, elle s’offre même le luxe d’éclipser légèrement le ténor star.
Menant la danse à chaque fois qu’elle est en scène, elle donnera, en toute fin de représentation, le coup de grâce au public. Reprenant l’air ‘Prendi, per me sei libero’ dans une version alternative éblouissante – ressuscitée par Alberto Zedda dans son édition critique -, elle n’en fait qu’une bouchée, débutant par un cantabile où elle démontre déjà son art, pour passer ensuite à une cabalette infernale où elle fait alors preuve d’une virtuosité incroyable, appuyée sur des trilles ébouriffants.
L’explosion d’applaudissements qui suivra montre qu’il va désormais falloir compter sur cette jeune interprète si talentueuse que le festival de Bergame a su mettre au premier plan.

 

Javier Camarena ne semble pas totalement à l’aise dans le rôle qu’il aborde, pour la première fois sur le sol italien. Certes, son attitude naturellement un peu gauche convient bien au personnage de paysan niais et influençable ; vocalement, l’on retrouve l’élégance de ce timbre noble qui, pour le coup, parait l’être un peu trop pour Nemorino.
On souhaiterait néanmoins qu’il s’abandonne un peu plus et sache insuffler ce qu’il faut de folie en ne se bornant pas à son jeu de scène et en émettant plus de suraigus. Dans cet opéra, le génie de Donizetti s’est manifesté en parvenant à écrire à son héros des pages attendrissantes qui émergent de la grosse farce. Si, dans ces moments d’émotion, au début du trio final du premier acte (‘Adina, credimi, te ne scongiuro…’) et bien sûr, lors du ‘Furtiva lagrima’, l’on retrouve la beauté incomparable du chant de Camarena et de ses effets magnifiques, on aurait aimé que cette beauté soit complétée par une incarnation qui réussisse à nous toucher plus sûrement au cœur.

L’on n’imaginait pas spontanément Roberto Frontali dans le rôle de Dulcamara, rôle qui regarde, par moments, un peu du côté de Falstaff ou de Gargantua qui convient si bien à des artistes extravertis. Pourtant, Frontali montre rapidement l’abattage requis, martelant littéralement les mots tel un bateleur de foire et assurant, dans les solos avec chœur et dans les duos, cette manière de s’exprimer si propre au personnage.

Florian Sempey, lors de son entrée sur scène, a la vocalise un peu lourde et l’éloquence précautionneuse. Sans hésitation, on peut mettre cela sur le compte du trac, car la voix se libère ensuite et le timbre, aussi généreux qu’à l’accoutumée, fait alors merveille. Saisissant parfaitement la vis comica de cette œuvre-farce, il en ajoute et rajoute dans le rôle d’un soldat Belcore colérique. Le faisant avec une justesse remarquable, alignant mimiques et postures souvent ridicules, mais également avec les accents nécessaires qui font ressortir les points saillants, il est, par conséquent, d’une grande drôlerie. Il parvient ainsi à trouver le parfait alliage entre le beau chant et une gestique tirée au cordeau.

Anaïs Meijias, quant à elle, fait montre de tout l’abattage du personnage de Giannetta en bonne copine d’Adina comme lorsqu’elle cherche à tirer son épingle du jeu avec un Nemorino devenu subitement riche.

La mise en scène de Frederic Wake-Walker est des plus simples : suivant l’idée de départ – nous placer en temps réel à Bergame pour fêter la renaissance – ainsi, en décor de fond de scène, fait-elle figurer le Teatro Donizetti dans lequel nous nous trouvons, puis vient s’y superposer le décor de la Piazza Cavour, située devant le Théâtre. Si ce n’est pas particulièrement recherché, cela s’avère simple et efficace.
Les enfants jouent, les solistes et le chœur évoluent – sans grande direction d’acteurs – sur cette place « pastiche », comme ils le feraient sur n’importe quelle autre place de ville ou village d’Italie. Ajoutez à cela l’intervention de marionnettes – art bien pratiqué à Bergame – lors du duo Dulcamara – Adina, durant la fête de mariage, et vous aurez simplement l’expression scénique d’une cité qui se retrouve animée pour faire la fête.

L’on ne pouvait imaginer meilleur chef que Riccardo Frizza pour ce soir de fête.
On lui saura d’abord gré d’avoir recomposé la partition la plus intègre, réintégrant, selon ses propres mots « des interjections, des modulations, des ponts entre scènes » qui avaient été progressivement rabotées. De surcroît, avec l’orchestre Gli Originali, il travaille sur les instruments originaux, permettant ainsi de littéralement reconstituer le son et le diapason de la création (ce qui a également une incidence sur le chant, moins tendu, plus doux).
Comme à son habitude, il parvient à trouver l’équilibre parfait entre le rythme parfois endiablé de la partition (l’étourdissant et génial quatuor de l’acte II !), jouant alors comme un magicien des percussions et des cuivres, et, d’autre part, la tendresse du ‘Furtiva lagrima’.

La fête est ainsi complète avec cet orchestre, comme avec le chœur magnifique et les solistes qui servent au mieux le chef-d’œuvre comique de Donizetti, remettant ainsi de la joie et du baume au cœur des spectateurs, et les réorientant vers le chemin du retour du spectacle vivant et de la brillante créativité de leur compositeur compatriote.

Visuels : © Gianfranco Rota 

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Paul Fourier

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