Spectacles
Mathieu Bauer : « La pensée, c’est sexy ! »

Mathieu Bauer : « La pensée, c’est sexy ! »

23 octobre 2020 | PAR Eliaz Ait Seddik

La semaine dernière, nous avons eu l’occasion de discuter avec Mathieu Bauer, directeur du Nouveau Théâtre de Montreuil et metteur en scène, dont la dernière pièce DJ Set nous avait beaucoup plu. L’occasion d’évoquer cette dernière mais aussi le contexte actuel du monde de la culture. 

L’annonce du Président Macron d’un couvre-feu à partir de 21h vous touche forcément, autant en tant que directeur du Nouveau Théâtre de Montreuil qu’en tant que metteur en scène. Quel est l’impact sur vos projets à venir ? 

Pour l’instant, je suis totalement dans l’expectative, je vous avouerai. Hier soir (Ndlr : cet entretien a eu lieu le jeudi 15 octobre, au matin, le lendemain de l’annonce d’Emmanuel Macron), j’ai appris ça, j’étais sur scène en train de jouer DJ Set et j’ai vu tous les messages après. En ce moment, j’écoute les nouvelles et j’essaie déjà de réfléchir concrètement à ce qu’on va pouvoir faire, dans l’urgence, pour les prochains spectacles qui arrivent à Montreuil. On a le gros temps du Festival Mesure pour Mesure (du 13 novembre au 18 décembre) dédié à toutes les formes qui mêlent théâtre et musique, pour lequel on avait fait un joli programme avec des doubles soirées, ce qui permettait aux spectateurs de circuler d’une œuvre à une autre. Mais tout ça s’écroule comme un château de cartes, maintenant. Donc, il va falloir qu’on revoit tout, encore une fois. Pour l’instant, en tout cas, je n’ai pas de solution miracle. 

(ndlr:  Le Festival Mesure pour Mesure est maintenu avec des aménagements horaires permettant aux derniers spectacles de finir 1h avant le couvre-feu)

Quel est votre ressenti par rapport à ce nouveau couvre-feu et son impact sur le monde du spectacle ? 

J’ai surtout l’impression que ce sont des demi-mesures… D’un côté, pour nous, les acteurs du monde du spectacle, c’est un gros coup d’arrêt, c’est très brutal. Maintenant, si le virus circule, je ne sais pas, c’est peut-être une solution. Mais, ce que je constate, c’est que ça fait vingt ans qu’on coupe des fonds à l’hôpital public et qu’on est dans une situation d’extrême urgence aussi à cause de certaines politiques qui ont été menées. 

Et vous n’avez pas le sentiment, que c’est, encore une fois, le milieu de la culture qui paye les pots cassés ?  

Non, pas forcément que la Culture, je pense que c’est la même chose pour l’Hôpital public, c’est la même chose dans le monde universitaire, l’Éducation Nationale, etc… Je pense qu’on vit dans une société qui n’arrive même plus à considérer le bien commun comme une priorité et je trouve ça assez déplorable.

À l’endroit du théâtre, si je me suis engagé dans cette aventure, c’est bien pour me mettre au service du plus grand nombre, de la diversité. Donc, oui je suis un peu triste de ce qui se passe, en ce moment. Puis, on sait très bien qu’en avançant les horaires des représentations, ça va aussi avoir un impact sur tout le travail qu’on fait, au long cours, sur introduire de la diversité, de la mixité dans nos salles. Ceux qui vont plus volontiers continuer à fréquenter les théâtres seront ceux et celles qui sont déjà un peu acquis à la cause. J’ai l’impression que ça va encore créer des fractures à tous les endroits. Et, en Seine-Saint-Denis, c’est particulièrement cruel au regard du portrait sociologique des gens qui vivent dans ce département. 

De manière générale, par rapport au monde de la culture, il va falloir que l’État, à un moment donné, prenne ses responsabilités. Il va falloir être plus offensif sur cette question là, parce que c’est un enjeu de société. 

Ça nous amène à la question des raisons de votre engagement dans le monde du spectacle. 

Je fais pas d’art juste pour mon petit plaisir. Je pense que c’est vraiment un moyen concret pour que les gens se saisissent un petit peu de leurs vies et soient en capacité d’avoir une vision sur le monde. C’est quelque chose qui, pour moi, est de l’ordre du politique, qui pose la question : quel type de société on veut ? 

Par rapport à cette dimension politique de la culture, on sent dans DJ Set, que vous êtes très intéressé par le sens de communauté que peut créer la musique. 

Oui, on le sait, la musique a cette capacité de créer une sorte d’énergie qui fédère. Surtout, dans la musique populaire, ça m’a d’ailleurs toujours passionné. Comme vous avez pu le voir dans le spectacle j’ai des goûts musicaux plutôt éclectiques. [rires]

Oui, j’ai vu ça [rires]. Justement, cette rencontre entre la musique populaire et la musique dite savante est un des points forts du spectacle.

J’ai un profond attachement à la musique populaire dans ce qu’elle a de très simple, dans ce qu’elle a de reconnaissable, d’identifiable très rapidement. Elle nous renvoie à des choses de la vie, à des rapports qu’on a entretenus, des rencontres qu’on a faites, des époques qu’on a traversées, qui sont marquées comme ça par quelques morceaux qu’on appelle les tubes. 

Au delà de ça, il y a aussi une vraie méfiance sur le pouvoir de séduction que peut avoir cette musique, qui nous fait marcher au pas, d’une certaine façon, qui vient anesthésier notre capacité de réflexion. On est totalement submergé, on est pris par cette énergie, il y a un côté un peu trivial quand même dans la musique. C’est un peu tout ça que je voulais mettre sur le plateau. 

Est-ce pour contrebalancer cette dimension « antiréflexive » de la musique populaire que vous avez introduit dans le spectacle des textes de penseurs, qui sont récités sur scène? 

En fait, j’ai un rapport très particulier à la pensée. Les gens qui réfléchissent, qui énoncent un certain nombre de propositions, me plaisent énormément. Souvent, dans mes spectacles, il y a cette relation aux sciences humaines, à la philosophie, à l’anthropologie, à la critique, etc… Cela m’a toujours passionné, parce que je trouve que la pensée est une matière absolument formidable de séduction. C’est très sexy, pour moi, les gens qui pensent ! Quelqu’un comme Peter Szendy, même Adorno, ou bien mon préféré Jankélévitch. Je suis plutôt un instinctif et la question des émotions est, pour moi, assez cruciale. Mais, à coté de ça, je m’en méfie un peu aussi, j’aime bien comprendre les mécanismes qui se mettent en place, ce que ça raconte réellement de notre rapport au monde. Donc, effectivement, la pensée est sexy. 

D’ailleurs, n’est-ce-pas les penseurs que vous citez qui vous ont donné envie de créer cette pièce? 

Oui, l’idée de ce spectacle c’était un peu de rendre hommage à ces grands intellectuels. À la base du spectacle, il y a les livres de Szendy : Écoute, une histoire de nos oreilles et Tubes. La philosophie dans le juke-box. Quand j’ai lu ces deux livres, je me suis totalement retrouvé dans l’articulation de sa pensée par rapport à la musique savante et la musique populaire, d’un point de vue très expliqué, très intellectuel, très savant. En même temps, cela sur des choses très populaires, comme « Paroles, paroles » de Dalida, qui tout d’un coup prend une dimension que, moi-même, je n’aurai jamais imaginé. Donc, évidemment quand j’écoute « Paroles, paroles » maintenant, j’ai forcément Peter Szendy derrière, qui me dit que c’est l’affrontement entre le chanté et le parlé, qui analyse cette ritournelle qui revient sans fin, qui est aussi la matière première d’un tube. C’est à dire, quelque chose qui s’empare de nous dans un éternel recommencement. Donc, voilà, c’est ça que j’avais envie de partager, pour le coup, d’une manière très dynamique, très vivante, avec les spectateurs. 

C’est particulièrement enrichissant, on en sort avec des noms d’auteurs, des sources qu’on aurait pas forcément penser à consulter autrement. 

C’était aussi le but du spectacle. J’avais fait un précédent spectacle (ndlr: The Haunting Melody, en 2015), pour être honnête, où je traitais un peu les mêmes questions, mais j’avais présupposé que les gens avaient un rapport à l’écoute un peu plus poussé. Mais, je me suis rendu compte qu’on s’interroge de moins en moins sur ce qu’écouter veut dire. Nos oreilles sont bombardées en permanence, sont toujours sollicitées et, à l’intérieur de ça, on arrive plus vraiment à faire le tri. Donc, c’est pour ça que j’ai choisi cette forme de conférence très directe, qui peut parfois être un peu didactique, j’en ai conscience. On met en musique des théories qu’on expose, qu’on partage avec les spectateurs. À travers ça, c’est un peu une posture de « passeur » à la Serge Daney (ndlr : critique et théoricien du cinéma) que j’essaye d’adopter en tant que metteur en scène. Cette question de savoir comment on transmet au public, tout en lui laissant des espaces libres de réflexion, ça me passionne. 

Vous parlez de didactisme mais j’ai l’impression qu’au contraire, vous mettez en scène plusieurs propositions contradictoires, pour laisser à chacun une matière à réflexion. 

Oui, d’ailleurs, c’est ce que je reproche un peu à Adorno : ce côté dogmatique qu’il a dans certaines postures, où il s’impose comme seul porteur de la vérité. À partir du moment où on affirme quelque chose en disant « on a raison », je me dis qu’il y a quelque chose de dangereux. Alors, que je suis plus séduit par la complexité, le doute, la remise en question, la diversité des points de vue. C’est ses interrogations au travers desquelles j’évolue et que je cherche à transmettre sans jamais exclure une partie des spectateurs. 

 

Visuel : ©Jean-Louis Fernandez

Anticorps : l’exposition épidermique du Palais de Tokyo
« Pompéi » au Grand Palais : Quand le visiteur devient Pompéien.
Eliaz Ait Seddik

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *