Danse
Crise d’identité et cohésion de groupe aux « rencontres chorégraphiques »

Crise d’identité et cohésion de groupe aux « rencontres chorégraphiques »

15 mai 2013 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Les Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis ont inauguré leur édition 2013 les mardi 14 et mercredi 15 mai à la MC93 de Bobigny / 19h30. Au programme de ces deux soirées d’ouverture, deux coups de cœur/ coup de poing : une crise d’identité et un nouveau regard… sur la danse tyrolienne !

En ouverture, le danseur « à la peau noire et lusophone » Panaibra Gabriel Canda a proposé Time and Space : The Marrabenta Solos. Le Marrabenta est une musique propre au Mozambique elle mixe les riffs de l’occident, la tristesse du fado et le rythme des tambours d’Afrique. A cette multiculturalité, le danseur Panaibra Gabriel Canda vient opposer son corps. Il va être d’un geste, le poing serré, communiste, d’un bras qui doucement passe devant le buste, portugais, il écarte les doigts, il est démocrate. Sa danse vient dans un jeu virtuose raconter sa crise d’identité « Je suis, je suis, je suis » dit-il, faisant de sa voix un instrument supplémentaire.

« Il est nécessaire de mettre fin au corps tribal ». Et il va s’exécuter jusqu’au dernier souffle, lâchant prise, devenant lui, lui ayant intégré toutes les couches successives du mal-être politique de son pays. Tout et rien en même temps, il dépouille dans un solo époustouflant contraint et aride, fait de cassures et de suspensions. On pense à Peeping Tom et à Anne Teresa De Keersmaeker,

« Time and space, the marrabenta solos » est un spectacle assez radical qui s’inscrit dans un récit mesuré et pertinent. On apprend avec lui à entendre le corps en souffrance d’un pays tiraillé par les enjeux de la colonisation.

Apres quelques minutes de pause, on change d’ambiance mais pas forcément de sujet … après le corps symbolique du pouvoir c’est à entrer dans l’esprit de corps qu’Alessandro Sciarroni et ses amis nous invitent avec le délirant FOLK’S will you still love me tomorrow?

s © Matteo Maffesanti (1) Paolo Portò Folk-s 4

Alors, oui, tomorrow et même après. Autant vous dire que ces 6 danseurs sont à suivre. C’est un spectacle sans début ni fin. On entre, ils sont déjà sur le plateau, en cercle et dans la pénombre en train d’effectuer « une phrase chorégraphique dynamique issue du folklore » tyrolien. La lumière va jaillir, les mettant en négatif. L’esthétique est celle de Christian Rizzo, totalement plastique, et rapidement addictive.

Ils répètent leurs phrases, d’abord en utilisant le bruit du claquement de leurs mains sur leurs cuisses et leur poitrine, puis en s’associant à des musiques répétitives sous formes de nappes, de vrombissement, de rock, ou si la nuit avance assez, de musique classique.

Car l’enjeu de la proposition est celle-ci : allez jusqu’à l’épuisement, comme dans un marathon de la beauté. Ils ont, un temps, les yeux bandés, le visage clôt et les pas justes. Ils répètent comme s’ils étaient des cyborgs mais en bons humains, ils ajoutent le supplément d’âme qui fait le génie. Ils déphasent, disloquent, déconstruisent. Les cercles deviennent des lignes, l’extérieur devient l’intérieur.

Nous sommes, et c’est là le tour de force, dans un geste finalement très classique. La chorégraphie comporte des refrains, des solos, presque un porté et plusieurs pas de deux…. Ce qui rend la chose folle c’est la prise de parole de l’un des danseurs au début du spectacle nous indiquant que la fin adviendra quand la salle sera vide ou quand les danseurs auront craqué.

Hier soir, 5 sur 6 resteront sur scène. En nous donnant le pouvoir de décider de leur survie, la troupe opère un changement de postulat. Nous ne sommes plus spectateurs d’une pièce mais acteurs d’une expérience.

La durée de Folks dépend bien sûr du lieu et de la date. On sait que dans des configurations plus calmes, à l’occasion de festivals où la nuit s’offre sans contrainte, ils peuvent danser plus de 4 heures.

Hier, ils auront répété leur boucle pendant 2 heures, suscitant une fusion salle/scène magnifique. L’émulation a totalement fonctionné. Le public s’est senti joyeusement autorisé à les encourager une fois que l’effet de temps long avait pu faire son effet.  On n’avait pas vu un tel engagement depuis VA Wölfl, où au Théâtre de la Ville, l’artiste allemand broyait radicalement tout ce qui pourrait faire advenir ce qu’on nomme conventionnellement un spectacle.

Alessandro Sciarroni a proposé de détourner un pas de danse tyrolienne du XIXe siècle, le Chuhplattler, dans une pièce sans début ni fin. Sur le papier, il y aurait de quoi fuir. Sur le plateau, c’est du concentré de génie. Une fusion parfaite entre une idée et un geste chorégraphique, transcendé par une maîtrise de la résonance entre une lumière et une musique qui viennent, par leur changement, redéfinir à chaque fois ce que l’on pensait acquis, nous troubler pour mieux repartir, encore, encore et encore…

 Visuels : (c) Matteo Maffesanti

Tournée :
– 17.05.2013 / Firenze, Cantiere Florida, Fabbrica Europa, Italie
– 24.05.2013 / Torino, Teatro Astra, Interplay Festival, Italie
– 01.07.2013 / Pola, Croatie
– 05.07.2013 / Castiglioncello, Italie
– 10-11.07.2013 / Amsterdam, July Dans, Pays-Bas
– 11.08.2013 / Inpultanz, Vienne, Autriche
– 14-15.11.2013 / Aix en Provence, France (pavillon noir).

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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