Danse

Christian Rizzo « J’avais déja croisé des personnes en situation de handicap, maintenant elles font partie de ma vie »

Christian Rizzo « J’avais déja croisé des personnes en situation de handicap, maintenant elles font partie de ma vie »

13 avril 2013 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Récemment, le chorégraphe Christian Rizzo a accepté d’accompagner un projet de la compagnie l’Oiseau Mouche, compagnie, qui depuis plus de trente ans, compte vingt-trois comédiens professionnels, personnes en situation de handicap mental. Le spectacle De quoi tenir jusqu’à l’ombre se donnait il y a peu à la Grande Halle de la Villette. Il a suscité des réactions étranges, entre malaise et fascination. Nous avons demandé à Christian Rizzo d’éclairer sa création.

Comment s’est passée la création de De quoi tenir jusqu’à l’ombre ?

Il y a eu plusieurs origines. Tout d’abord, il y a eu Stéphane Frimat , le directeur de la compagnie, qui souhaitait vivement me rencontrer. A l’époque j’étais encore artiste associé à l’Opéra de Lille. Le rendez-vous a été pris, il s’est très bien passé. Je suis d’abord venu parler de mon travail auprès des comédiens. Cela s’est très bien passé, j’ai voulu aller plus loin en faisant deux Workshop avec eux pour rentrer dans une matière de travail pour savoir comment eux réagissaient. C’est un travail assez long. C’était il y a trois ans. Entre temps, l’Oiseau Mouche a reçu une demande des Nouveaux Commanditaires autour d’un projet de spectacle vivant sur la cécité.  Les Nouveaux Commanditaires interviennent souvent sur les œuvres plastiques. On a décidé de travailler ensemble, à partir de là, j’ai auditionné cinq comédiens sur les vingt-trois que compte la troupe.  On s’est lancé dans l’aventure il y un an et demi, on a présenté une maquette pour voir si les Nouveaux Commanditaires reconnaissaient quelque chose de leur demande dans le travail que j’avais envie d’accomplir avec les comédiens, c’était aussi une alternative pour les comédiens et  moi, pour savoir si on avait envie de continuer ou pas ensemble. Le choix s’est fait qu’on avait envie quoi qu’il arrive et que les Nouveaux Commanditaires avaient trouvé le démarrage du projet très excitant. C’est parti entre commande, désir, rencontre, tout cela mélangé !

Quelle est la différence pour vous entre travailler avec des personnes déficientes mentales et des personnes qui ne le sont pas ?

Finalement, ce qui assez drôle, c’est qu’aujourd’hui je dirai : pas beaucoup ! Je pense qu’il y a d’abord l’appréhension et cela on ne peut pas le mettre de côté dans un premier temps de travailler avec des gens qui sont en situation de handicap et particulièrement de handicap mental parce qu’on ne sait pas très bien comment vont être posées les règles du jeu car elles s’inventent constamment. Après, ce qui s’est passé avec les comédiens avec lesquels je travaille c’est que la question de la confiance s’est posée très vite. On est entré dans le travail et c’est le travail qui a primé. Ce qui est sûr c’est que je l’habitude de travailler avec des danseurs très confirmés et là je suis passé de danseurs à des comédiens qui ne connaissaient pas ce travail. Ce sont des comédiens de théâtre, de textes et de personnages. La plus grande difficulté pour eux était de passer à un projet qui n’avait ni texte, ni personnages. La seule canne qu’ils auraient pendant le projet, c’est la partition physique spatiale et temporelle que j’allais écrire avec eux. Cela a été un grand bouleversement pour eux et pour moi, parce que ça m’a permis de reposer des fondations de travail que parfois on oublie. Ce qui était très intéressant c’est que les questions posées étaient très direct, par exemple : » qui ont est sur le plateau ? » C’est une question géniale que l’on ne se pose jamais en danse. Cela m’a demandé de formuler des réponses avec eux qui étaient nécessaires pour reformuler le travail que je fais depuis une quinzaine d’années. C’était une remise à plat pour moi.

J’ai été surprise par les costumes, est-ce que les interprètes portent leurs vrais vêtements ?

J’étais très lié à la mode et je m’en détache. J’ai commencé avec des mises en scène très baroque. Depuis 3/4 pièces le costume ne m’intéresse plus.  Je me suis aperçu que je cachais les interprètes sous des costumes, sous des entités fantasmatiques. Aujourd’hui je les pèle comme des oignons pour arriver à eux. C’est une partie qui m’intéresse beaucoup plus aujourd’hui : c’est être avec les gens avec lesquels je travaille.

Bien sûr qu’il y a des choix de couleurs, je suis très précis avec ce que j’ai envie de montrer. Ce sont plus des gens quotidiens qui sont dans un rapport un peu fantastique plutôt que l’inverse. J’ai l’impression que dès que je costume les gens je ne les vois plus, j’ai envie de les voir, je les trouve beaux comme ils sont.

Est-ce que ce spectacle a changé votre rapport au handicap ?

Surement. Tout le monde dit « je n’ai aucun problème avec le handicap », jusqu’au jour où on se retrouve à travailler avec eux. Tout se passe bien, et il arrive un jour, où, alors que j’étais dans une boulangerie, où j’étais à côté d’un handicapé mental très agité. Je me suis aperçu que je n’avais pas fait de pas de côté, je n’ai pas bougé. Avant, j’aurai mis une distance spatiale. Ce n’est pas quelque chose que je nommais. Et puis maintenant je me promène avec les cinq comédiens dans les rues de Paris, en se tenant par la main comme dans le spectacle. J’avais déjà croisé des personnes en situations de handicaps, maintenant ils font partie de ma vie, tout simplement.

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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