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[Interview] Moodoïd : « Notre album ? Une boule d’argile malléable à laquelle on donne la forme que l’on veut »

[Interview] Moodoïd : « Notre album ? Une boule d’argile malléable à laquelle on donne la forme que l’on veut »

30 juillet 2014 | PAR Bastien Stisi

Entre pop psychédélique et euphories exotiques, le quintet Moodoïd régénère les esprits malins des seventies et de ses guitares enfumées, et s’apprête à livrer dans la langue d’Aquaserge un premier album aérien et habité, après avoir accumulé ces derniers mois les EP subtiles et vertigineux. Dans les locaux d’Entreprise, l’audacieuse division francophone du label Third Side Records, le fondateur et leader du groupe Pablo Padovani, abandonné pour l’occasion par ses quatre musiciennes aux visages pailletés, nous parle de serpent, d’argile, d’érotisme, de légumes, et surtout du Monde Möö, un premier album disponible le 18 août prochain :

Contrairement aux apparences, tu n’as donc pas été élevé par des serpents à sonnettes indiens au milieu des années 70….

Pablo Padovani : Ce n’est effectivement pas le cas. Ceci dit, il y a toujours eu chez moi des gens qui ont dû provoquer une sorte de traumatisme totalement inconscient, et notamment un ami de mes parents qui est le mec qui faisait la voix de Jafar dans Aladdin, un personnage qui se transforme en serpent à la fin du dessin animé… Il l’imitait souvent devant moi quand j’avais 4 ans…D’ailleurs, il y aura justement un serpent dans le prochain clip que je réalise, celui des « Chemins de Traverse ».

À propos d’enfance, comment en vient-on à vouloir faire de la pop psychédélique au timbre bien oriental lorsque l’on a un père (Jean-Marc Padovani) saxophoniste éminemment reconnu dans le milieu du jazz ?

P. P. : Il s’avère qu’en plus du mec qui faisait la voix de Jafar (Feodor Atkine), mon père a beaucoup travaillé avec des gens qui faisaient de la musique traditionnelle très orientée « world ». Je voyais défiler ces gens-là à la maison, et ai ainsi toujours été entouré de musiques et d’instruments assez exotiques.

Le côté pop, il m’est venu lorsque j’étais adolescent et que j’ai créé mes premiers groupes (et notamment The Black Feldspaths, assez rock et chanté en anglais et en français). Ces chansons duraient entre 15 et 20 minutes, toujours des trucs incroyables où j’avais un peu la folie des grandeurs…Ce n’est que plus tard que j’ai intégré des instruments acoustiques et des sonorités un peu autres : avec le temps, l’écriture s’est forcément un peu affinée, que ce soit dans les textes ou dans la musique.

Melody’s Echo Chamber, Tame Impala, Connan Mockassin…on a entendu beaucoup de noms circuler autour des premiers soubresauts de Moodoïd. Que va-t-il rester de cette prestigieuse litanie sur le Monde Möö, ce premier album à paraître en août ?

P. P. : J’ai découvert Connan Mockassin à peu près au moment de ma constitution du répertoire de Moodoïd, fin 2010. Le coup de foudre a été immédiat, et j’ai tout de suite eu l’impression de faire partie de la même famille musicale, un peu psyché, un peu rêveuse. On a déjà joué ensemble, mais notre collaboration n’a jamais été plus loin. À cette période, j’ai aussi rencontré Melody (de Melody Echo’s Chamber), qui m’a sollicité après qu’elle soit tombée sur mes maquettes de Moodoïd, une sorte de disque de 40 minutes avec « Je suis la Montagne », « Je sais ce que tu es », avec d’autres chansons en anglais, que j’avais mis sur internet.

Je suis alors devenu bassiste pour Melody, et au fur et à mesure je suis passé à la guitare et au clavier. On a forcément rencontré plein de gens à travers nos tournées, et notamment Kevin Parker de Tame Impala, dont j’admirais le travail depuis très longtemps. Je jouais un jour des chansons en acoustique au Motel à Paris, avec la fille qui faisait Myra Lee qui s’appelle Maud Nadal (et qui vient d’ailleurs aussi de rejoindre Moodoïd, à la guitare et au chant). J’ai chanté « Je suis la Montagne » et une autre chanson, qui s’appelle « Yes and You ». Kevin Parker était là, il a eu un flash, et il m’a avoué qu’il adorerait un jour mixer cette chanson. Je suis revenu vers lui quelques semaines plus tard, en lui proposant de mixer mon premier EP, en le prévenant toutefois qu’il n’y aurait pas « Yes and You » dessus. Il m’a dit « y’a pas de problème ». On a travaillé à distance pendant six mois, puis on a finalisé l’EP ensemble à Paris. C’était magique, et vraiment, ça ne venait de nulle part.

Kevin Parker a-t-il aussi participé au mixage du Monde Möö ?

La quasi totalité de l’album a été mixé à New York par Nicolas Vernhes (qui a notamment produit Animal Collective, Dirty Projectors, Deerhunter). Kevin Parker, lui, n’en a produit qu’une, et il s’agit évidemment de « Yes and You »…

La notion de rêverie, que tu évoquais toute à l’heure, paraît omniprésente dans le son comme dans les paroles de Moodoïd. La création se fait-elle dans les rêveries éphémères de la journée ou dans les rêves plus profonds de la nuit ?

P. P. : Je n’ai pas de processus de travail fixe. Chaque chanson a vraiment son histoire propre. Il y a des chansons qui vont être presque inconscientes. D’autres qui vont arriver sur la durée, en un ou deux ans. Pour ce disque-là, je me suis retiré une semaine et demie à la campagne, et j’ai passé mon temps à recoller mes morceaux entre eux, à écrire de nouvelles chansons, et tout est venu hyper naturellement.

Le succès de Moodoïd est sans doute également dû à l’esthétisme graphique et cinématographique qui entoure son univers, et qui entre en télescopage parfait avec le rendu sonore…

P. P. : Les choses se sont faites progressivement, et ce même si certains éléments relèvent quand même un peu de l’obstination…Dès les premières chansons, j’avais la couleur. Je pensais un peu à la manière dont les White Stripes ont conceptualisé leur univers : chez eux, il y a toujours deux couleurs, trois éléments. Je voulais un peu faire pareil, avoir un univers graphique marqué. Pour Moodoïd, j’ai par exemple toujours tenu à travailler dans un univers pop où l’on parle de nature, mais sans ne jamais montrer la nature…

Il y a aussi une obsession pour les fruits et les légumes, que ce soit dans les clips ou sur scène

P. P. : En ce moment, l’obsession est plutôt dans les caramels « Möö »… Mais il est vrai que les fruits et les légumes me fascinent. Je les trouve hyper esthétiques. Un peu à l’image de Moodoïd, je dirais même que je les trouve hyper porno, érotiques : lorsque tu regardes un abricot mouillé, tu peux penser à autre chose qu’à un abricot mouillé…Et c’est pareil pour Moodoïd : j’adore le sexe et le rapport au corps, et j’adore en conséquence imprégner mes chansons d’un esprit coquin, d’allusions érotiques.

Était-ce justement pour renforcer ce côté érotique, et ce côté maharadja psyché que l’on retrouve un peu dans ton univers, que tu t’es intégralement entouré d’un harem de musiciennes pailletées ?

P. P. : C’est vrai que par le maquillage et le costume, il y a une idée de personnage gourou. Les filles autour de moi mettent aussi en avant le côté ultra féminin de Moodoïd, et par filiation, le côté ultra féminin que j’ai en moi… J’ai d’autres répertoires et d’autres musiques qui ne pourraient pas coller, parce qu’ils mettent en avant un côté beaucoup plus « couillu ». Mais Moodoïd, je veux que ce soit d’abord une expérience féminine pour moi.

Il y aurait donc surtout des éléments féminins dans un « Monde Möö » idéal ?

P. P. : La chose molle vraiment idéale, en réalité, c’est l’argile. Dans Rencontre du Troisième Type de Steven Spielberg, il y a une scène que j’adore où un mec devient complètement fou et n’arrête pas d’aller chercher de la terre afin de constituer une immense montagne dans le salon. Tu ne sais pas ce que le personnage veut faire, et tu ne comprends qu’à la fin que c’est par là que les extraterrestres vont arriver. Pour moi, l’album, c’est un peu ça : une boule d’argile malléable, à laquelle on peut donner la forme que l’on veut. Ça pourrait aussi bien être un immense pénis qu’un énorme gâteau. L’interprétation est libre.

À propos d’interprétation, tu as signé au sein d’un label (Entreprise) qui favorise les artistes (Superets, Grand Blanc, Blind Digital Citizen, Juniore…) interprétant leur pop en français…

P. P. : Le rapprochement avec Entreprise a d’abord été un hasard absolu, puisque je les ai rencontré alors que le label n’existait même pas encore. Ça va faire deux ans cet été. À la base, on devait juste faire un EP, et eux avaient en tête de monter un label favorisant les chansons en français. Et puis, ils ont décidé de créer un label avec uniquement des artistes français…

C’est une obsession à tes yeux ça, d’interpréter ta pop en français ?

P. P. : Pas spécialement non. C’est juste que je préfère actuellement chanter en français, sans être focalisé dessus. Il y a d’ailleurs un morceau en anglais dans l’album. Il n’y a jamais eu de volonté de faire quelque chose qui me présenterait comme le nouveau mec de la pop française. Je suis assez loin des réalités et des modes, en tout cas dans ma tête…J’essaye plutôt de faire des choses hyper sincères et hyper spontanées.

Surtout, je trouve qu’il y a une certaine manie dans la variété française qui consiste à mettre en valeur le texte aux dépens de la musique. Et pour ma part, je fonctionne à l’opposé de ça : j’écris ma musique, ma mélodie de voix, et ensuite je viens poser mon texte dessus. Et puis, il y a ce malaise dans la musique, voire même dans la culture française : il faut respecter le cliché de ce que doivent êtres les Français. Quant tu fais de la musique, il faut respecter la langue. Quand tu fais un film, il faut que ce soit à tout prix littéraire. Quand tu fais de la mode, il faut que ce soit chic. Je trouve qu’il y a un cloisonnement un peu dommageable des mentalités qui est dû à ce respect-là.

Terminons sur une touche très « culture française » alors : s’il avait vécu au XXIe siècle, est-ce que tu crois que Jean-Jacques Rousseau, qui a écrit comme toi ses Lettres de la montagne en Suisse, aurait pu écrire « Je suis la Montagne » à ta place ?

P. P. : Je pense qu’il aurait sans doute été beaucoup plus inspiré en l’inscrivant. Peut-être aussi un peu moins naïf…

Moodoïd, Le Monde Möö, Entreprise / AL+SO / Sony, 2014

Visuel : © pochette du Monde Möö de Moodoïd

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Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi

One thought on “[Interview] Moodoïd : « Notre album ? Une boule d’argile malléable à laquelle on donne la forme que l’on veut »”

Commentaire(s)

  • Bastien Stisi
    Bastien Stisi

    Voilà qui est corrigé, navré pour la coquille !

    juillet 31, 2014 at 10 h 45 min

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