Pop / Rock
[Chronique] Les « Premières Vies » régénératrices de Blind Digital Citizen

[Chronique] Les « Premières Vies » régénératrices de Blind Digital Citizen

02 avril 2015 | PAR Bastien Stisi

On attendait depuis trois bonnes années le premier album de Blind Digital Citizen, ce quintet parisien créateur d’une pop onirique, vindicative et alphabète aussi nerveux et solennel en studio qu’il est habité et excité en live. L’occasion de se rappeler que la patience est une sacrée vertu : car avec le radical Premières Vies, les Blind signent l’un des premiers très grands albums français de l’année 2015.

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« Territoire disparu, abandonné par le temps, continent difforme voguant au gré des océans. »

L’extrait, qui pourrait résumer à lui seul ce qu’implique le projet tout entier de Blind Digital Citizen (c’est-à-dire, un objet hors du temps et détaché de tout processus normatif), est issu de « Reykjavik 402 », le premier « vrai » morceau de l’album (car l’on peut plutôt considérer « Peru » comme une scène d’introduction). Ce morceau, curieusement stellaire et bizarrement aqueux, les plus anciens auditeurs se souviendront qu’il apparaissait, déjà, sur Le Podium #5, cet EP pionnier qui avait commencé à faire connaître le projet à l’orée de l’année 2012.

2012. C’est-à-dire une éternité, avec les modes de fonctionnement qui sont ceux du siècle présent. « Au plus bas niveau, le «  c’est quand qu’on baise » de « Ravi », ça pourrait aussi se lire par « putain, c’est quand qu’on le sort cet album » ! », nous confiait à ce propos récemment le groupe en interview

Pourtant, malgré l’écart temporel qui sépare nombre des morceaux qui apparaissent ici (l’emphatique « War » date aussi par exemple de ce premier EP), il ressort une logique quasiment narrative de ce premier essai discographique, comme si François Devulder (chanteur / hurleur / incantateur / guitariste) et sa bande savaient pertinemment et depuis longtemps ce qu’ils voulaient faire de ce projet – que l’on pensera foutraque et déstructuré en n’y tendant qu’une vague oreille – avant d’aboutir, enfin, à ces Premières Vies conquérantes.

Premières Vies. Le titre est idéalement choisi. Car l’on peut effectivement considérer la naissance première à travers des prismes multiples. Parce que l’album, globalement pop dans son format mais radicalement punk dans sa démarche, parle du monde dans lequel il vit (celui de 2015), tout en imaginant, parfois la possibilité d’un autre (l’an 6640, disent-ils dans « Peru »). En se projetant dans le futur (et parfois aussi en se projetant dans sa propre tête…), le groupe raille le présent, et ce même si le groupe ne revendique pas clairement ses aspirations contestataires. On prendra ainsi le parti, plutôt, de parler de pop « constataire », en gardant toujours, dans un coin de la tête, les romans d’anticipation dystopiques d’Orwell ou d’Huxley, qui épousaient à leur époque une démarche semblable aux fantasmes désenchantés qui apparaissent ici.

Destructeur et générateur, l’album parle bien de vie, aussi, parce qu’il parle des fondements essentiels : des frustrations, des jouissances, de la mort, des premiers pas, de ceux qui sont partis et que l’on croit toujours voir (que l’on parle d’humains adorés ou de personnalités historiques décédées). Le propos, malgré ce que pourra en penser celui qui l’entendra pour la première fois, n’est toutefois pas totalement nihiliste, puisqu’elle s’autorise quelques escapades porteuses (et scandeuses) d’espoirs (« Lève-toi et marche », entend-on gueuler sur « Dvek »…)

Car il faut attentivement disséquer ces Premières Vies passionnantes pour en comprendre toute l’affolante richesse. Car les textes qui les chevauchent, libertaires et sur-réalistes, témoignent d’une maîtrise du verbe que peu seront capables d’imiter sur la scène pop francophone actuelle, et même pas leurs collègues de label pourtant tous largement alphabètes (Grand Blanc, Moodoïd, Juniore). Une maitrise de la formule, aussi, que certains reprendront comme des hymnes à l’abime, ou à la possibilité d’une vision alternative.

« Le meilleur est à venir, l’avenir est ici », s’emporte ainsi François dans l’antimiliariste et optimiste « War », ce morceau explosif et époustouflant qui clôture l’album de la même manière qu’il clôture souvent les lives du groupe. Pas certains que les Blind Digital Citizen puissent trouver un jour formule plus judicieuse : car l’on a du mal à imaginer comment la pop fabriquée en France pourra désormais tenter de tordre la langue sans songer à ce premier album exemplaire et absolument abouti.

Blind Digital Citizen, Premières Vies, 2015, Entreprise, 42 min.

En concert au Petit Bain dans le cadre des soirées Labo Pop, le jeudi 23 avril.

Visuel : (c) Jean Turner

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Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi

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