Pop / Rock
[Live report] Flavien Berger et Grand Blanc au Petit Bain

[Live report] Flavien Berger et Grand Blanc au Petit Bain

05 novembre 2014 | PAR Bastien Stisi

Sur les rebords du Quai de la Gare, le Petit Bain présentait hier soir la seconde édition de son Labo Pop, en invitant sur sa scène flottante et statique un line up qui pourra servir de véritable terrain d’investigation d’un genre…

Car l’on parle donc ici de pop. Et l’on a pris le soin de caler la notion de « labo » devant. Et cela était fondamental, tant il est vrai que l’on n’évoque pas ici ces projets un brin démago destinés à remplir les stades, mais plutôt ceux sur lesquels il faudra zieuter à l’aide d’un microscope plein de nuances afin d’en comprendre la très large diversité.

Le cas numéro un est celui proposé par les trois garçons de Faune et de leur doux EP (le second) Songe Dans Un Bain Sans Rivage, dont le nom correspond parfaitement au lieu et dont la pop se décline par le biais d’un rock tendre, variétal et « poétique » (avec Feu ! Chatterton et Radio Elvis, le terme est à la mode).

Flavien Berger : cérébral et débile mental

On songe à l’idée que la variété peut décidément être une denrée nutritive réjouissante lorsqu’elle se fait aussi joliment intelligente (cc le beau projet du duo Duel), on se gorge d’« Irréelle » et de ballades souchoniennes (« Tout est une Île »), et on passe d’un extrême à l’autre en se confrontant au live savamment taré de Flavien Berger et de sa pop progressive de laboratoire devenue le temps d’un concert pop agressive du bizarre. On est d’abord surpris de voir les basses taper à ce point, elles qui donnent une sensation technoïde, presque indus, aux compositions de Mars Balnéaire, le premier brillant EP du garçon dont il sera bien difficile de retrouver les digressions oniriques et les douceurs initiales.

Car le live de Flavien Berger s’avère hautement perché, auto-dérisoire et auto-destructeur au possible, rivalisant de cadavres exquis que l’on imagine improvisés et de divagations hallucinées. On distingue sa mèche virevolter dans la brume factice et les élans épidermiques. Après avoir emprunté à la rave tordue de Koudlam, certaines productions se rapprocheront également, en s’orientalisant, de certaines prod’ du dernier Judah Warsky, rappelant ainsi que le garçon est signé chez l’excessif Pan European Recording, maison dont on sait que tout ce qui en émane s’avère généralement aussi expérimental que passionnant (Poni Hoax, Buvette, Aqua Nebulla Oscillator…)

Beaucoup seront peu sensibles à ce bazar, ricaneront, s’interdiront. C’est qu’ils ne comprennent pas, et cela est bien logique : on doit ici entrevoir la théorie avant de pouvoir prendre un quelconque plaisir dans la pratique (c’est ce que l’on a fait en amont tient). La pop de Flavien Berger se fait cérébrale en studio et débile mentale en live : il y a au sein de ce contre-pied idéal une démarche punk et dangereuse. Faussement burlesque, vraiment brillant.

Grand Blanc : gros froid, grosse chaleur

Et puis, l’océan martien laisse sa place à l’océan de glace. Ce qui intervient sur scène nous vient du froid (et plus précisément de l’Est de la France), se nomme Grand Blanc, provient d’Entreprise (Moodoïd, Blind Digital Citizen, Juniore…) et son vent a refroidi tout ce qui traînait dans les parages : le chant des synthés, le premier morceau entonné (« Degré Zéro »), les paroles d’un animal qui se goinfre de jeux de mots distants et vénéneux (« L’Homme Serpent »), consumés et érotiques (« Feu de Joie »), vagues et footeux (« Petites Frappes »). La température, pour autant, n’est pas descendue de manière aussi rationnelle : elle se réchauffe même de plus en plus au sein d’une fosse blindée et manifestement connaisseuse de cette pop qui, troisième et dernière expérimentation de la soirée, prend la main de la cold-wave et du rock synthétique afin d’amener valser les têtes. Et malgré quelques imperfections, le live fonctionne.

Les voix, qui alternent le féminin avec celle de Camille Delvecchio et le masculin avec Benoit David à la guitare, déraillent parfois franchement (c’est affreux sur « Nord ») avant de se rattraper nettement (c’est somptueux sur « Montparnasse »). Elles laissent en tout cas entrevoir un potentiel immensément talentueux au sein d’un live qui gagnerait peut-être à favoriser l’utilisation de la batterie aux dépens de la boîte à rythmes, et surtout, à lâcher encore davantage cette rage, hier un peu contenue, que l’on aura aperçu sur les derniers instants du très grand « Samedi la Nuit » et ses problématiques nyctalopes (dans le public, à cet instant, ça vrille).

Et pas question que ces Messins-là, qui assument sans ciller la filiation Curtis-Bashung, finissent aussi rapidement « aux objets trouvés » comme l’angoisse le tube terminal interprété hier soir : on les retrouvera, à l’Ouest cette fois , à l’affiche des Transmusicales de Rennes, et surtout tout en haut des classements annonçant les albums les plus attendus de l’année  lorsque l’on évoquera la pop gravée dans le marbre de l’étiquetage « made in France »…

Visuel : © Labo Pop

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Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi

8 thoughts on “[Live report] Flavien Berger et Grand Blanc au Petit Bain”

Commentaire(s)

  • Porkepikette

    Concernant Flavien Berger, moi, j’ai juste vu un mec très certainement un peu bourré qui butait sur chaque mot, et je n’ai pas vu de démarche, aussi punk soit elle. C’est pas seulement que c’était mauvais, c’est qu’il ne se passait rien. Peut-être suis je passée à côté. Dommage.

    novembre 5, 2014 at 15 h 25 min
  • Bastien Stisi
    Bastien Stisi

    oui, je crois que je peux comprends votre point de vue !

    novembre 5, 2014 at 15 h 51 min
  • Porkepikette

    Par ailleurs, une question, toute simple, dans ce cas : Pourquoi la démarche est-elle punk/expérimentale en live tandis qu’elle est différente sur l’EP ? La ligne diffère suivant que ce soit du live, ou du studio ? Je suis un peu dubitative.

    novembre 5, 2014 at 16 h 01 min
  • Bastien Stisi
    Bastien Stisi

    Il y a cette idée de se mettre en danger. De se moquer de l’aspect qui consiste à penser que c’est en live que l’on défend un album, qu’on a la possibilité de vendre des disques et de remplir des dates prochaines, et qu’il faut donc se conformer aux diktat voulus par le live pour y parvenir. Là, en adoptant une attitude volontairement tarée et décalée (je n’ai jamais cru à la thèse de l’artiste ivre qui fait n’importe quoi à cause de son ébriété, ou en tout cas pas à ce niveau), Flavien Berger se base très clairement sur le rendu studio pour convaincre le public. Et ça tombe bien, parce que son premier EP est absolument brillant.

    C’est en ça, je crois, que le côté punk peut-être envisagé.

    Voilà pour mon avis sur la question en tout cas.

    novembre 5, 2014 at 16 h 08 min
  • Porkepikette

    est-ce un diktat d’interpréter ses chansons ? dans ce cas pourquoi aller en live ?

    novembre 5, 2014 at 16 h 12 min
  • Porkepikette

    son EP est brillant, en effet

    novembre 5, 2014 at 16 h 13 min
  • Bastien Stisi
    Bastien Stisi

    interpréter ses chansons est un diktat, en effet ! Rien n’oblige en réalité un artiste à jouer ses morceaux en live (et même de manière contractuelle si l’on s’y intéresse un peu…), et ce même si je peux parfaitement comprendre qu’un type qui fasse de l’electronica onirique et cosmique en studio qui débarque en live avec un show raveur et DIY puisse vraiment surprendre, si ce n’est considérablement agacer ! D’où le côté punk, encore une fois. (il faudra voir ce que le live de FB donne le 22, aux côtés de Salut C’est Cool au Trabendo !)

    novembre 5, 2014 at 16 h 18 min
  • Porkepikette

    Oui, j’irai voir dans la mesure du possible. Je ne comprends pas trop ton argument. Pour moi à partir du moment où comme tu le dis « Rien n’oblige en réalité un artiste à jouer ses morceaux en live », tout est dit. Mais peut-être n’ai je pas bien compris où tu voulais en venir.

    novembre 5, 2014 at 21 h 15 min

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