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[Interview] Miossec : « ce disque-là, j’arrive à l’écouter »

[Interview] Miossec : « ce disque-là, j’arrive à l’écouter »

14 avril 2014 | PAR Bastien Stisi

Presque vingt ans après la sortie de Boire, Miossec fait paraître aujourd’hui le très apaisé Ici-Bas, Ici Même, neuvième opus personnel d’une carrière désormais écartée des préoccupations pop et rock présentes lors des dernières années. Avec une humilité qui n’a d’égal que le respect qu’inspire l’homme tout autant que l’artiste, Christophe Miossec évoque à nos côtés l’intime et les dessous de ce dernier album, l’un des tous meilleurs de sa discographie :

Avec Ici-Bas, Ici-Même, tu laisses de côté les sonorités très rock qui accompagnaient ton dernier album Chansons Ordinaires, pour te tourner vers une musique plus minimaliste qui rappelle ton premier album Boire. Vois-tu ce nouvel album comme un retour aux sources ou comme un virage vers de nouveaux horizons ?

Christophe Miossec : Un peu des deux. Pour moi, c’est vrai que cet album s’apparente un peu à Boire, même si je n’ai pas cherché d’un point de vue marketing à faire un Boire II ou quoi que ce soit de ce genre…En fait, lorsque je me mets à gamberger, je crois que je reviens toujours à ce genre de musique-là. L’idée, c’était surtout de sortir un disque qui, instrumentalement, ne soit pas trop lié à une période précise de temps.

Il est bien difficile de trouver un tube sur ce nouvel album. Est-ce une manière de t’écarter de manière catégorique du côté pop rock présent dans ton univers musical depuis plusieurs années ?

C.M. : Tu as raison, il n’y a aucun tube. C’est un truc qui avait aussi étonné Albin de la Simone lorsqu’il a déboulé chez moi pour commencer à travailler sur le disque…

À propos d’Albin de la Simone, tu as toujours eu l’habitude au cours de ta carrière de travailler avec de nombreux artistes…finalement, ce sont des disques solos que tu fais, mais pas des disques de solitaire ?

C.M. : Je ne supporte pas trop la solitude : c’est en fin de compte assez long et besogneux d’être seul. À chaque fois, il arrive un moment où j’ai besoin de partager mon travail. Je ne peux pas faire un disque en monomaniaque. J’ai besoin de l’autre pour rebondir, pour me nourrir. Après, travailler avec les autres, parfois ça fonctionne, et parfois ça ne fonctionne pas du tout.

Tu traines justement la réputation d’être un éternel insatisfait rarement content de ses albums. À l’heure de présenter ce nouveau disque à ton public, quel est ton sentiment général ?

C.M. : Oui, c’est tout cool. Ce disque-là, j’arrive à l’écouter, ce qui est quand même positif. Bon, je l’ai écouté deux fois, et je vais arrêter là : c’est quand même toujours assez compliqué de s’écouter, on n’apprend rien, et au bout d’un moment, ça devient un supplice…Avec l’âge, je suis de plus en plus dans la notion de « faire plaisir », et comme les personnes qui ont de l’importance pour moi l’ont apprécié, j’en suis doublement content.

Ce disque, justement, est adressé à Miossec bien sûr, à tes proches, mais peut-il également avoir une vocation plus universelle ?

C.M. : L’idée, quand on fait de la musique et quoi qu’on en dise, c’est toujours un peu de hurler : « écoutez-moi, écoutez-moi ! ». On demande quelque chose, on supplie même presque. Avec le temps, je me rends compte de plus en plus que l’autoflagellation n’est pas indispensable. Ça fait du bien pour se maintenir en vie et reconnaître ses erreurs, mais il faut aussi être capable de savourer quand ça se passe bien.

On passe à ce propos par différents sentiments en écoutant cet album. Avec le premier morceau (« On vient à peine de commencer »), c’est l’espoir qui domine. Et au fur et à mesure que ça avance, on se prend la mort, la fuite du temps, les douleurs du cœur…le dernier morceau et ses chœurs terminaux (« Des touristes »), on peut même presque envisager une arrivée vers l’autre monde…

C.M. Oui, je comprends. La volonté sur ce disque a été de créer une confusion dans ce qui est dit. Que le propos soit super clair et qu’en même temps, une même phrase ne génère pas les mêmes choses en fonction de l’individu qui l’écoute. Et du coup, je ne trouve pas que les mots aient beaucoup d’importance. On est obligé d’écrire des paroles parce qu’il faut bien les écrire pour les retenir, mais en vérité, elles n’ont de la valeur que lorsqu’elles sortent de la bouche.

Tu n’as jamais eu l’impression de faire de la poésie ?

C.M. Non, pas du tout. Si je faisais de la poésie, ça ne serait pas du tout comme ça. Je serais beaucoup plus libre. Et je me rends compte que j’adore les contraintes liées au format de la chanson. Me lancer dans la création d’un opéra, ce n’est pas pour moi ! Quand j’étais gamin, déjà, je voulais être musicien. J’ai même eu un groupe, que j’ai arrêté à dix-huit balais. La musique m’est retombée dessus à trente ans. À l’époque, j’avais un huit pistes à cassettes et je faisais mes maquettes tout seul. Il me manquait un chanteur, mais je n’osais demander à personne de venir chanter sur mes trucs. J’ai alors été obligé de me mettre à chanter, et du coup à écrire des paroles, mais l’idée première c’était de faire de la musique. Et c’est toujours le cas actuellement. Je fais de la chanson, qui a de la poésie en soi, mais je ne pense pas faire de la poésie. Une chanson, d’ailleurs, ne devrait jamais être lue : elle s’écoute et est indissociable de la voix et du son.

C’est drôle que l’on parle de ça, parce que pour préparer l’interview, en plus du traditionnel lien pour écouter album, on m’a envoyé les textes de tes chansons isolés du reste et présentés sous un format justement très poétique…

C.M. : Franchement, s’il n’y avait que moi, je ne mettrais même pas de paroles dans les livrets accompagnant les disques. Sur Boire, d’ailleurs, j’avais initialement demandé qu’il n’y en ait pas…Bon, c’est un combat que j’ai à l’époque perdu contre ma maison de disques !

À propos de maison de disques, tu as fait paraître l’intégralité de tes albums chez [PIAS]. C’est une fidélité qui n’est pas si commune…

C.M. : C’est drôle qu’une personne de ta génération me pose la question (ndlr : l’interlocuteur de Miossec a 27 ans), parce qu’à vrai dire, j’ai l’impression que tout le monde s’en fout aujourd’hui…C’est pourtant quelque chose qui a toujours été très important pour moi. Les musiques que j’ai écouté ont toujours été très indépendantes, et lorsque j’ai dû rejoindre une maison de disques, je ne me serais vu pour rien au monde signer dans un major ! Et puis, j’écoutais beaucoup à l’époque The Young Gods (un groupe d’électro industrielle suisse), ce qui m’a aussi poussé à rejoindre [PIAS]. Aujourd’hui, ça me fait toujours bien marrer d’entendre s’exprimer certains chanteurs de majors : on n’est clairement pas dans le même monde. Dans un label indépendant, il n’y a pas les grands services, les grands studios…mais on a de la liberté. Chez un major, j’aurais fait mes interviews en disant que j’ai de la liberté, mais ça n’aurait pas été vrai. L’artiste est obligé de mentir. Le décalage est toujours étonnant lorsque tu connais l’arrière-cuisine.

Arrêtons-nous quelques instants sur quelques extraits de ton album :

« Si nous portons ainsi notre visage, c’est pour qu’il soit un jour aimé / Ça serait quand même bien dommage qu’il ne soit plus jamais caressé » (« Samedi soir au Vauban »)

« Qui nous aime ici-bas, ici-même ? Qui nous lave de nos peines ? » (« Qui nous aime »)

« Et si tu m’aimes encore, dis-moi au moins pourquoi / Si ce n’est plus le cœur j’veux pas savoir pourquoi » (« Répondez par oui ou par non »)

Est-ce l’album de quelqu’un qui a le sentiment d’être mal aimé, ou en tout cas qui craint de le devenir ?

C.M. : Je n’y avais pas pensé, mais tu as raison, c’est cohérent. Je suis un dingue de biographies sur la musique, et les périodes qui m’ont toujours le plus intéressé chez les musiciens c’est le moment où tout commence à s’effondrer, où l’on commence à avoir tout dit, où l’on radote. J’adore les catastrophes dans ce genre de situation. Ce n’est pas par goût du sang ou quoi que ce soit…Mais du coup, peut-être que je me dis que ça va être mon tour un de ces quatre, c’est peut-être une façon de préparer le terrain !

C’est « un de ces quatre » ou c’est maintenant ?

C.M. : C’est ça qui est bien, et c’est pour ça que j’adore ce boulot-là : c’est à la demande générale que l’on ferme sa gueule…lorsqu’il n’y a plus personne qui veut vous entendre !

Malgré des thématiques, on l’a dit, hyper assombries, ton timbre, ton propos, paraissent paradoxalement plus sereins que par le passé…

C.M. : Oui, beaucoup. Mais cette sérénité a mis un temps fou à arriver. Je m’étais notamment posé beaucoup de questions à la sortie de mon premier disque, qui est arrivé très rapidement et alors qu’il ne me restait plus que six mois de chômage…

J’ai sans doute pris de la sérénité ces dernières années  grâce au travail que j’ai fait avec Baptiste Trotignon (ndlr : sur les morceaux « Palavas-les-Flots » et « Mon fantôme »), qui est l’un des meilleurs pianistes de jazz actuel. On a fait quelques trucs ensemble en adaptant du Chet Baker (au niveau chant pour moi c’est l’idole absolue), et le fait de travailler avec un grand jazzman et la manière dont le tout c’est déroulé m’a vraiment donné l’impression de me faire introniser musicien.

Tu ne te considérais jusqu’alors pas comme un « vrai » musicien ?

C.M. : Je ne me suis jamais vraiment considéré comme un musicien, mais par la force des choses…Je baigne là-dedans maintenant, mais le fait de travailler avec lui m’a apaisé dans mes compositions, tout comme m’a rassuré mes collaborations avec Stephan Eicher, pour qui je suis « un bon guitariste ». Ça m’a fait du bien.

Tu étais candidat aux élections municipales de 2008, dans ta commune de Locmaria-Plouzané sur la liste de gauche. Es-tu toujours aussi investi aujourd’hui dans la politique à l’heure des élections municipales qui se profilent ? (ndlr : l’interview a été réalisé quelques jours avant le premier tour des élections municipales.)

C.M. : Non, pas cette fois-ci. Déjà, comme c’est une commune perdue en pleine campagne, j’ai l’impression d’être un épouvantail dans un champ là-bas. Ça me fait marrer quand même ! Et puis, surtout, je suis complètement atterré, et suis dans un état de désolation absolu vis-à-vis de la politique aujourd’hui en France. C’est très douloureux pour moi ce qui se passe actuellement !

Miossec sera en concert à la Cigale le 22 avril et au Printemps de Bourges le 23 avril.

Miossec, Ici-Bas, Ici Même, 2014, [PIAS] le Label, 33 min.

Visuel : © pochette de Ici-Bas, Ici Même de Miossec (Alban Grosdidier)

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Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi

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