Fictions
Quarto Gallimard consacré à Peter Handke : Écrivain du juke-box

Quarto Gallimard consacré à Peter Handke : Écrivain du juke-box

04 décembre 2020 | PAR Julien Coquet

Le lauréat du Prix Nobel de littérature 2019 entre dans la prestigieuse collection Quarto de Gallimard. Le choix des textes et la préface éclairante de Philippe Lançon constituent une bonne introduction à cet auteur difficile d’approche.

Le jeudi 10 octobre 2019, Peter Handke reçoit de l’Académie suédoise le Prix Nobel de littérature pour « son œuvre influente qui a exploré avec ingéniosité linguistique la périphérie et la spécificité de l’expérience humaine ». A partir de là, bien sûr, les positions politiques pro-serbes du récipiendaire sont analysés et critiqués, provoquant une crise importante au sein même de l’Académie, conduisant à la démission de deux membres du comité. Le Quarto, heureusement, ne s’intéresse que fort peu aux positions de Handke dans les années 1990 : concentrons-nous donc sur la littérature présente dans ce recueil.

Les textes réunis ici, de Les Frelons à La Grande Chute en passant par L’Angoisse du gardien de but au moment du penalty et La Femme gauchère, sont pour la plupart des textes brefs. Les poèmes ou pièces de théâtre se retrouvent exclus de cette édition qui se présente comme « Les Cabanes du narrateur », une référence directe au texte Le Recommencement. Car, comme l’explique Philippe Lançon dans sa très intéressante introduction, « les narrateurs de Peter Handke sont des chevaliers errants. Appelons-les : chevaliers de l’ordre du juke-box. Ils errent avec précision et retenue dans les paysages, les situations et le langage ». Le décalage est permanent : pour mieux parler du juke-box, dans son Essai sur le juke-box, Handke s’éloigne de son sujet géographiquement et se rend en Espagne. Pour mieux dire l’épopée, une forme d’épopée renouvelée certes, le recours à la description de la vie quotidienne se révèle nécessaire. Les narrateurs sont présentés comme des pourfendeurs et des explorateurs du réel, pour autant éloignés des personnages.

Bloch, personnage principal de L’Angoisse du gardien de but au moment du penalty, mène une vie normale, en tout cas on le suppose, jusqu’au moment où il est licencié, et ce dès les premières phrases du livre. Pour être tout à fait honnête, Bloch croit être licencié. « Le monteur Joseph Bloch, qui avait été un célèbre gardien de but, fut informé, quand il se présenta le matin à son travail, qu’il était congédié. Du moins Bloch interpréta-t-il ainsi le fait que seul le contremaître leva les yeux de son casse-croûte lorsqu’il ouvrit la porte de l’abri ». Toute la théorie de ce roman se retrouve dans ces deux premières phrases : Bloch est en perpétuel décalage par rapport au monde dans lequel il évolue. Il est étranger au monde. « Il était si éloigné des événements que lui-même n’existait plus dans ce qu’il voyait ou entendait ». Tout est extérieur à Bloch : les événements passent et Bloch regarde, spectateur, sans jamais vouloir devenir acteur.

A partir de ce postulat, comment Peter Handke décrit-il et explique-t-il ce mouvement d’aliénation ? L’écriture, très descriptive, carrément froide, aux dialogues quasiment absents, reflète la vision du monde et les doutes de Bloch et, plus généralement, des narrateurs de Handke. Lorsque le langage s’écroule, lorsque le narrateur prend connaissance du « scandale de l’appropriation mécanique du langage » (Ph. Lançon), c’est le monde qui l’accompagne qui perd sa réalité. Le langage, entre autres, permet de mettre du liant à nos actions, de donner du sens ou, en tout cas, d’expliquer pourquoi tel acte a été réalisé. Dans L’Angoisse du gardien de but, les actions s’enchaînent (le meurtre d’une jeune femme, la recherche d’un jeune muet disparu) mais Bloch, puisqu’il a perdu le sens du langage et se met à douter des mots, se révèle incapable d’inscrire ses actes dans un contexte.

Dans La Femme gauchère également, alors que l’intrigue se révèle extrêmement simple (le départ d’une femme de son foyer pour vivre libre), le sous-texte est prétexte à de multiples interprétations. Interprétations encouragées de nouveau par une écriture lisse et froide sacrifiant tout sentimentalisme au profit de l’intellect. Les œuvres de Peter Handke, faciles à lire a priori, se focalisent sur des détails du quotidien qui nous paraissent superflus. Mais cette œuvre, importante pour la littérature contemporaine, nous conduit à ouvrir les yeux sur notre rapport au langage et à un monde qui peut nous paraître étranger.

Extrait de L’Angoisse du gardien de but au moment du penalty :
« Par conséquent, si on lui demandait s’il avait vu le Bohémien qu’on emmenait, il n’avait pas besoin de nier et de prétendre qu’il avant été distrait par le fait de manger un sandwich, il pouvait avouer au contraire qu’il avait été témoin de l’arrestation. « Témoin ? » souligna Bloch, pendant qu’il attendait sa communication dans le bureau de poste ; « avouer ? » Quel était le rapport entre ces mots et l’incident sans importance pour lui ? Ces mots ne donnaient-ils pas à l’incident une importance qu’il voulait précisément nier ? « Nier ? » souligna Bloch de nouveau. Il n’y avait rien à nier. Bloch devait se garantir des mots qui transformaient ce qu’il voulait exprimer en une sorte de déposition. »

Les Cabanes du narrateur. Œuvres choisies, Peter Handke, Editions Gallimard, Quarto, 1 152 pages, 26 €

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Julien Coquet

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