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« Un homme sans titre », de Xavier Le Clerc : Portrait en creux d’un père en souffrance

« Un homme sans titre », de Xavier Le Clerc : Portrait en creux d’un père en souffrance

18 octobre 2022 | PAR Melissa Chemam

Dans ce récit familial dénué de toute fiction mais proprement littéraire, l’auteur algérien devenu français rend hommage à l’humilité et au courage des membres de sa famille venue de Kabylie, autour de la figure tutélaire du père insaisissable, taiseux et d’une grande dignité, malgré une vie de misère.

Même s’il a changé son nom pour un patronyme français, se séparant donc de celui de son père, Xavier Le Clerc se place ici dans le récit de filiation.

Fils d’un immigré kabyle venu travaillé en Normandie, un père qu’il a cessé de voir pendant plus de 10 ans, l’auteur offre ici un récit hommage, entamé après avoir appris la disparition du patriarche. Hommage au père ainsi qu’à toute une génération d’immigrés dont le travail ne leur a jamais apporté que souffrance et manque de reconnaissance.

« L’exploitation, un mot creux pour beaucoup, était marqué au fer rouge sur le front cabossé de mon père », écrit-il. Une exploitation qui s’ajoute à une enfant miséreuse, et qui est venues corriger, voire apaiser, aux yeux de ce fils écrivain beaucoup de leurs incompréhensions passées.

En effet, se sentant différent des siens, rejeté pour son désir intense d’intégration et d’universalisme comme pour son homosexualité, le narrateur s’est enfui loin de sa famille, pour Paris puis Londres. Mais avec ce texte, il porte malgré tout un regard extrêmement bienveillant sur les membres de sa famille. Il revient chronologiquement sur le destin de ses parents, comme pour mieux s’expliquer le sien, et refermer certaines blessures familiales.

Mohand-Saïd Aït-Taleb, né en Algérie en 1939, est forcé dans les années 1950 de devenir ouvrier dans la métallurgie en France, malgré sa douloureuse expérience de la pauvreté sous la colonisation française et pendant la guerre d’indépendance. Un homme que son fils décrit comme « digne » et « prêt à se sacrifier » pour sa famille. Mais si la malnutrition et la guerre ne l’ont pas détruit, la vie d’usine détruit ce père à petit feu. Il continue pourtant de donner la vie, et d’aimer, malgré un contexte des plus démuni.

Pendant longtemps, le narrateur, membre d’une fratrie de neuf enfants, n’a pas su grand chose du passé de son père. Pour s’y reconnecter, il s’est donc appuyé sur des découvertes littéraires. Et en premier lieu, sur les célèbres reportages d’Albert Camus sur la « misère » de Kabylie, publié en 1939, puis sur d’autres auteurs de récits de vie autobiographiques, dont la récente nobélisée Annie Ernaux.

Le texte consacre également beaucoup de place à la mère du narrateur, qui enchaîna les grossesses et ne connût jamais le confort, malgré des vacances chaque été dans son village kabyle, étalant des rêves qui sont bien loin d’être leur réalité.

S’il choisit finalement d’aimer passionnément la France, l’auteur rend ici justice à la souffrance des siens, tout en actant leur séparation, personnelle, politique et intellectuelle.

Un texte profond, touchant et écrit avec beaucoup de poésie.

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Melissa Chemam

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