Fictions
« Les Graciées », le conte norvégien féministe de Kiran Millwood Hargrave

« Les Graciées », le conte norvégien féministe de Kiran Millwood Hargrave

19 août 2020 | PAR Alice Martinot-Lagarde

Chronique sociale d’une catastrophe qui bouleverse la vie d’un village, Les Graciées, premier roman de Kiran Millwood Hargrave, nous plonge dans la Norvège du XVIIe siècle, où la religion dicte les dogmes et la chasse aux sorcières fait rage.

Kiran Millwood Hargrave est une dramaturge et poète britannique. Marquée par le mémorial de Steilneset réalisé par l’artiste Louise Bourgeois et l’architecte Peter Zumthor en 2011, elle décide d’écrire son premier roman. Le monument commémore le procès des sorcières de Vardø, au début du XVIIe siècle, où 91 personnes sont exécutées, brulées sur le bucher pour sorcellerie. S’intéressant à cette histoire, elle découvre que la petite île de Vardø, a été traversée par une tempête qui tua la totalité des hommes du village. Les femmes se trouvent alors livrées à elles-mêmes, dans une société patriarcale marquée par la religion, où la place de la femme est bien définie.

Un roman historique guidé par ses personnages

Situé tout au nord de la Norvège, proche du cercle polaire, Vardø est une petite île où règne une ambiance glaciale et morne lorsque les femmes du village se retrouvent seules après la perte de leurs hommes. Pères, maris, fils, tous perdent la vie dans une tempête violente alors qu’ils étaient en mer à pêcher pour nourrir leurs familles. La communauté se réorganise pour survivre : certaines vont chercher du poisson, tuent des bêtes et prennent même le leadership de cette troupe meurtrie et désorientée. Mais dans la société de l’époque, patriarcale, moyenâgeuse, où traditions et religion guident le peuple, leurs comportements sont rapidement vus comme l’œuvre du diable. L’atmosphère insulaire, personnage à part entière dans le roman, nous fait nous sentir presque en huit-clos et nous transporte dans un autre temps.

Le décor est planté, mais Kiran Millwood Hargrave ne s’arrête pas là et explore le rôle des femmes au-delà de leurs représentations avec des personnages subtils et passionnants : Maren a toujours vécu à Vardø et porte en elle le fardeau de cette tempête qui tua son père, son frère ainsi que son fiancé. Jeune fille au caractère sombre et déterminé, elle se redécouvre en rencontrant Ursa, femme de la ville fraichement mariée au délégué de l’île. Celle-ci débarque dans cette contrée lointaine, laissant derrière elle sa famille pour vivre avec un mari qu’elle répugne. La relation entre les deux femmes prend alors forme de fil rouge de ce roman historique et requestionne la place de chacun à une époque où celle-ci est déterminée par une autre entité. 

Au-delà de la sorcellerie, l’histoire d’une communauté de femmes meurtries

« La tempête arrive en un claquement de doigts. C’est ainsi qu’ils en parleront, des mois, des années après, quand cela aura cessé de n’être qu’une douleur derrière les yeux et une boule dans la gorge. Quand ils pourront enfin raconter. Mais même à ce moment-là, les mots ne diront pas comment les choses se sont réellement passées. Car les mots ne sont pas toujours fiables : ils donnent forment trop facilement, trop superficiellement. »

Par ces premières phrases, Kiran Millwod Hargrave dévoile la véritable portée de son roman : l’importance des mots. Comment une histoire, racontée au fil des années, peut en réalité en cacher une autre. Comment un récit peut se former par les représentations qui lui sont faites. Ces femmes sont passée d’une communauté meurtrie par le deuil à des victimes incomprises d’une chasse aux sorcières virulentes. Le roman fait ainsi évidemment écho au présent, sans pour autant donner l’impression de délivrer un message. 

 

Kiran Millwood Hargrave, Les Graciées, Robert Laffont. 400 pages. 20,00 €. Sortie le 20 août. 

Visuel : Couverture du livre © Robert Laffont

« Americana », une traversée à pieds de l’Amérique
« Le coeur synthétique », portrait d’une monade quadragénaire par Chloé Delaume
Alice Martinot-Lagarde

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *