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« Americana », une traversée à pieds de l’Amérique

« Americana », une traversée à pieds de l’Amérique

19 août 2020 | PAR Laetitia Larralde

Avec Americana, Luke Healy nous raconte son extraordinaire aventure américaine : cinq mois de randonnée en pleine nature sur le Pacific Crest Trail. Une épopée sans héros, loin des clichés hollywoodiens.

Luke Healy a le rêve américain chevillé au corps, mais l’Amérique ne veut pas de lui. Après plusieurs tentatives pour suivre le chemin des nombreux irlandais avant lui et d’émigrer aux Etats-Unis, il se lance sur le Pacific Crest Trail, qui, il espère, lui fera passer son obstination. Le PCT est la randonnée ultime et mythique des Etats-Unis : 4280 km de marche, de la frontière du Mexique à la frontière canadienne, dans les montagnes et les déserts longeant la côte ouest. En faisant le plein d’Amérique, il cherche à s’en faire passer le goût, et à oublier ses illusions.

Vêtu de l’uniforme du PCT, short et chemise manches longues, avec un sac à dos au contenu étudié, Luke Healy se lance sur le chemin en avril 2016, pour un trek qui durera 147 jours. Très peu préparé physiquement, son essoufflement rythme le livre, ainsi que l’impact brutal du chemin sur son corps. Entre les douleurs dues à un exercice trop intense, les blessures, la faim et la soif, l’auteur met son corps à rude épreuve et se transforme peu à peu. Mais le mental est lui aussi soumis aux assauts du PCT. Pour continuer de marcher dans ces conditions, il faut avoir le moral et surtout une détermination farouche.

Tenté plusieurs fois d’abandonner, il aura malgré tout réussi à atteindre son but, en mettant un peu d’eau dans son vin et en acceptant de ne pas faire « le vrai parcours », et de sauter quelques tronçons. Il a donc fait partie de la petite centaine de marcheurs par an à atteindre le bout du trek. Marchant souvent seul, ce n’est pas pour autant un parcours solitaire : il retrouve régulièrement les mêmes randonneurs, fait de l’auto-stop pour retourner en ville ou est aidé par les trail angels, bénévoles qui soutiennent les marcheurs du PCT.

Certes, une marche de presque cinq mois aura nécessairement un impact sur la personne qui la fait, mais Americana nous montre que pour certains, cela reste parfois superficiel. Chacun a ses propres raisons de faire le trek, que ce soit pour l’épreuve physique ou pour un besoin spirituel. Et les profils des marcheurs sont tout autant variés, venant des quatre coins du monde. Les kilomètres se déroulent sous les pieds des trekkeurs et le rythme s’installe, entre déserts, neige, montagnes et journées zéro où l’on se repose, on prend une douche et on se ravitaille.

On suit Luke Healy dans sa progression, ses doutes et ses obsessions, admiratifs qu’une personne aussi peu préparée physiquement ait réussi cet exploit à la seule force de sa volonté. L’imagination nourrie par Hollywood, le PCT est à la fois sa terre promise et une confrontation frontale avec l’Amérique, avec tout ce qu’elle peut avoir de bon comme de mauvais. On est à la veille de l’élection de Trump et l’immigration clandestine, les fusillades de masse et l’homophobie ne sont pas loin… Mais si l’auteur le mentionne, ce n’est que pour compléter son portrait de l’Amérique.

Américana mélange textes et bande-dessinée. Les récits sont souvent l’occasion pour l’auteur de faire le point sur son expérience ou sur l’histoire de sa famille, tandis que la bande dessinée tient plus du carnet de route. Dessinée dans un style minimaliste au porte-mine avec la couleur limitée au bleu et au rouge rajoutée en trame par la suite, l’album est d’une grande cohérence et élégance graphique. Les paysages sont plus suggérés que réalistes, mais l’ambiance est bien présente, et l’immensité de la nature fascine.

Sur un ton toujours un peu décalé, avec humour et bienveillance, Luke Healy raconte son aventure simplement. Avec ces quelques mois pour lui, à la cadence de la nature et de ses pas, il a su se mettre au diapason de son propre rythme, ralentir pour se trouver. Si faire le PCT n’est pas donné à tout le monde, malgré une certaine nostalgie pour la fin de son rêve américain, Luke Healy a su nous le faire vivre d’une bien belle façon.

Americana, de Luke Healy
336 pages, 23€, Casterman

Visuels : © Casterman

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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