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[Interview] « Peau d’homme », la sublimation d’une colère

[Interview] « Peau d’homme », la sublimation d’une colère

25 janvier 2021 | PAR Laetitia Larralde

Grand succès tant critique que public de 2020, Peau d’homme d’Hubert et Zanzim est en lice dans la compétition officielle du FIBD d’Angoulême 2021. Avant le palmarès qui sera annoncé en comité restreint fin janvier (le festival lui-même devrait se tenir exceptionnellement en juin), Zanzim nous parle de son album, de genre et de son ami Hubert.

Sur fond de Renaissance italienne, le mariage de Bianca et Giovanni se négocie entre leurs familles. Mais Bianca aimerait connaître le jeune homme avant de l’épouser. Pour cela, elle va revêtir une peau d’homme grâce à laquelle elle deviendra le jeune éphèbe Lorenzo, et se rapprochera ainsi de Giovanni. L’album aborde ainsi par le biais du conte des sujets tels que le statut de la femme, la question du genre ou encore le poids du regard des autres.

Peau d’homme a remporté quatre prix en 2020 (Prix Landerneau, Prix RTL, Prix ACBD, prix Wolinski Le Point) et fait partie de la sélection d’Angoulême 2021. Vous attendiez-vous à un tel succès ?

Zanzim : Non, on ne s’attendait pas à un tel succès. En fait, je ne pensais pas que l’idée de l’univers de la Renaissance allait fonctionner. Ce qui a plu je pense, c’est à la fois le décalage et le parallèle qu’on peut voir entre cet univers et aujourd’hui, et l’idée du conte dans le titre, Peau d’âne, Peau d’homme. Je pense que c’est la modernité du récit, les thèmes abordés comme la liberté, l’émancipation de la femme, et quelque chose de solaire dans le livre. On en sort avec une idée plutôt positive.

Oui, Peau d’homme est une ode à la tolérance, mais l’histoire est pourtant née dans un contexte bien plus sombre. Pouvez-vous nous parler de la genèse de cet album ?

C’est parti d’une colère d’Hubert. Il faisait pas mal de collaborations avec d’autres auteurs, et je lui avais dit que si un jour il avait envie de parler d’un truc un peu plus personnel, sur sa vie, son homosexualité, son adolescence, j’aimerais bien que ça soit moi qui le dessine. Il a essayé d’écrire ça mais il avait du mal, puisqu’il utilisait plutôt les transpositions dans d’autres époques, les changements de personnages, sans parler vraiment de lui, il se cachait.
Puis un jour il m’appelle et me dit qu’il a un sujet, qu’il est super en colère. C’était à l’époque des manifestations contre les mariages gays, et il se sentait très oppressé par tout ce qui se passait à Paris, il avait l’impression d’être pourchassé, un peu comme une chasse aux sorcières. Il m’a dit « je vais écrire un brûlot qui va s’appeler Débaptisez-moi, est-ce que tu veux bien le dessiner ? ». J’ai trouvé ça un peu trash, mais quelques mois après il est revenu et m’a dit qu’il avait tout changé. Ça ne serait pas du réel, mais sous la forme d’un conte. Il m’a pitché l’histoire de Peau d’homme et j’ai tout de suite adhéré. Ça parlait finalement des mêmes choses mais d’une manière beaucoup plus douce et plus subtile, beaucoup moins frontale.

Dans l’album quelque chose m’a marquée : l’importance donnée aux apparences au détriment de l’être des personnages, avec par exemple le travestissement de Bianca en Lorenzo ou la beauté d’Angelo qui fait accepter son fanatisme haineux. Or Bianca est le seul personnage à la peau blanche, aux yeux bleus et aux cheveux roux. Que symbolise cette apparence ?

L’idée de la peau blanche c’était pour représenter la jeune fille totalement innocente, vierge, la pureté. En même temps la couleur rousse des cheveux révèle quelque chose un peu caché, plus ardent. En BD je trouve la couleur orange excellente visuellement pour les cheveux. Et sa peau blanche devait aussi être différente de celle qu’elle mettait. Hubert voulait absolument que ce soit une peau un peu mate, un peu teintée, quand elle était en Lorenzo.
Mais c’est aussi pour mettre le personnage en avant. Au début il y a pas mal de personnages, ce n’est pas évident. J’ai toujours un souci de clarté, l’envie quand je lis une BD que ce soit clair, que je ne me trompe pas entre les personnages. C’est pour ça que parfois je vais mettre un nez un peu long à un personnage pour qu’on soit certain que c’est bien lui, pour les différencier. Et là c’était encore plus compliqué avec l’ambiguïté de son changement en homme, donc si en plus on est perdus avec les autres personnages…
Et c’est aussi pour ça qu’on a fait le choix quand elle se transformait en Lorenzo de donner un côté androgyne au personnage en lequel elle se métamorphose. On aurait très bien pu faire une peau d’homme où elle se transforme en gros gaillard poilu, mais l’idée c’était de jouer sur ce côté androgyne. La seule chose qui ne change pas entre les deux c’est la couleur des yeux bleus.

L’album est souvent qualifié, à juste titre, de féministe, mais il va bien au-delà, demandant l’égalité et la liberté pour tous, quels que soient le sexe, la sexualité, le genre…

C’est ça, et d’autant plus quand on sait ce que voulait faire Hubert au départ, qui était sur la tolérance en général. Mais c’est vrai que l’album a été énormément reçu comme étant féministe et c’est super, parce qu’Hubert et moi avons toujours eu ce propos-là. En dédicace on me demande toujours le personnage de Bianca, jamais Lorenzo, c’est vraiment devenu une espèce de symbole de la fille qui ne se laisse pas faire.

Et pourtant vous gardez un ton léger dans l’album. Est-ce que vous pensez que c’est ce qui a fait passer ce message très actuel et polémique?

Oui. C’est un petit jeu qu’on a toujours eu avec Hubert. Quand il voulait faire quelque chose d’assez trash, j’avais tendance à édulcorer, tempérer. Et quand c’était des scènes un peu mièvres, je rajoutais un truc un peu plus consistant. Je savais que son propos derrière était véhément et j’avais vraiment envie de mettre de la douceur, de la légèreté, jusque dans le dessin. C’est pour ça qu’on a supprimé les bords des cases, et qu’il y a aussi ce jeu avec le théâtre et ses décors. Une fois qu’on sait où on est, on n’a plus besoin des arrière-plans, on est avec les personnages et ce qu’ils disent. Finalement le lecteur se fait lui-même son décor. Quand tout est dit, il n’y a pas besoin d’imaginer… On a laissé un peu plus de champ au lecteur, il peut faire sa petite histoire, son lien par rapport à lui, comme quand on lit un roman par exemple. Il y a plein de gens qui disent que dans la BD, il y a trop de choses à regarder.
Il y a un truc assez étrange : c’est une BD qui plaît à des gens qui ne lisent pas de BD, c’est nouveau. Beaucoup de gens me disent « je ne connais rien à la bd mais le sujet m’intéresse, ça m’a interpellé ». On m’a toujours reproché de ne m’intéresser qu’à des livres avec des images et ça me fait rire que des gens qui lisent beaucoup de romans s’intéressent aussi à la bande dessinée. Je pense qu’il y a peut-être une habitude qui se met en place, ça bouge un peu, c’est cool.

Vous parliez de vos échanges avec Hubert pour la création de l’album. Comment ça s’est passé ?

D’habitude on fonctionnait plutôt par échanges, pour La sirène des pompiers ou Ma vie posthume par exemple, mais là il avait une idée assez précise de ce qu’il voulait faire, assez déterminée dans les personnages. Il m’a donné énormément de doc, sur l’Italie, la Renaissance, les costumes… Ensuite j’ai essayé de la mettre de côté pour n’en garder qu’un souvenir, pour que ça ne fasse trop copié collé.
On s’est fait confiance. C’est l’habitude de travailler ensemble, notre complicité professionnelle et notre amitié qui fait qu’une fois qu’il a lancé telle ou telle idée de scénario, il sait comment je vais réagir. Il va même anticiper des scènes en se disant que de toute façon je vais faire un truc comme ça. C’est chouette de sentir qu’il imaginait bien comment j’allais pouvoir mettre ça en place. Il n’y a pas eu beaucoup de corrections ou de retours. Il me disait qu’à chaque fois qu’il écrivait quelque chose et qu’il avait le retour, il était « agréablement trahi ».

Vous parliez de tous vos documents sur la Renaissance pour créer votre univers, est ce que vous pourriez nous en dire un peu plus ?

Hubert était assez érudit, il connaissait beaucoup la peinture, les peintres de la Renaissance italienne… il l’a partagé avec moi, m’a donné énormément de documentation. On s’est nourrit de ça, et aussi de l’Italie, des villes qu’il aimait et avait visitées… Il a fallu se mettre dans l’ambiance, qu’est-ce qu’un décor de maison à la Renaissance, comment sont les lits… On a essayé de s’inspirer de ça tout en mélangeant un peu avec aujourd’hui, pour que ça fasse écho. Mais ça reste hyper sobre, c’est presque une excuse en fait. C’est là que le lien avec le théâtre est assez fort, parce que c’est du décorum, on sait à peu près où on est sans en dire trop non plus.
Ce qu’Hubert avait écrit, c’était quasiment un roman. Une cinquantaine de pages, plein de dialogues… Son point de départ c’est le dialogue, les échanges entre les personnages, et après il commence à donner de la structure. Puis je fais les premières lectures, les premiers retours, et je vois tout de suite quelles vont être les difficultés. Là, c’était le grand nombre de personnages, donc il fallait bien les différencier dès le début. Une fois qu’on a les a tous présentés, c’est plus simple, on est sur Bianca, on est sur Lorenzo, ça reste beaucoup plus fluide. Mais au début c’est comme dans un roman russe.

La morale, la religion, l’album montre que tout, poussé à l’extrême, peut devenir néfaste. Est-ce un appel à la mesure ?

Oui c’est un appel à la mesure, et c’est né de l’expérience d’Hubert, l’incompréhension par rapport au jugement. Par rapport à son homosexualité, Hubert ne s’est jamais senti complètement intégré. Et quand on a l’impression de l’être et qu’il y a des manifestations comme ça on ne comprend plus.
Et il y a aussi l’idée de de l’église, l’hypocrisie, les donneurs de leçons qui finalement sont pires que les autres. C’est plus son combat à lui, je n’ai pas eu d’éducation catholique, je n’ai pas du tout la même colère, et c’est peut-être pour ça que ça passe d’une manière plus légère. Je n’avais rien à défendre sur ce sujet, du coup je l’ai traité de manière un peu plus détachée. Si c’était lui qui l’avait dessiné, je pense que ça aurait été un bien plus marqué.

A votre avis, c’est une des questions de l’album, vaut-il mieux la lucidité à tout prix ou le bonheur de l’ignorance ?

Un peu des deux je pense. J’adore la naïveté, c’est super beau. Et d’ailleurs le dessin est un dessin faussement naïf. Je l’ai travaillé pour que ça soit simple, j’essaye de faire en sorte que ce soit lisible. J’adore les dessins à la Sempé ou Reiser où en trois coups de crayon il y a tout.

L’histoire se termine sur une note douce-amère : Bianca et Giovanni peuvent vivre comme ils l’entendent, tant qu’ils restent discrets. Le regard de la société empêche-t-il le bonheur ? Quel est le message de fin ?

Je n’ai pas envie de donner un message final, je préfère que ce soit le lecteur qui se fasse lui-même sa propre idée. Par rapport à la vision d’Hubert, je pense que c’était un petit peu ça, un côté « foutez-nous la paix », mais on sent que c’est compliqué quand même. Il y a un petit côté « pour vivre heureux vivons cachés ».
Je ne le ressens pas vraiment comme ça, plus comme une sorte de dépit. En fonction de chaque personne, j’ai l’impression que ce n’est pas perçu pareil. Je crois que pour Hubert, Bianca et Giovanni étaient en liberté surveillée par la société. Je pense que c’est un peu ce qu’il ressentait par rapport à ses propres relations, que c’est ce que ça retranscrit. Et en même temps ils ont fait leur propre choix, qu’il faut assumer. Mais c’est une des fins les plus positives d’Hubert.

Vous parliez des dédicaces. Quel genre de personnes y rencontrez-vous, est-ce que le public est différent de d’habitude ?

Il y a évidemment les chasseurs de dédicaces, pas mal de filles, de par le coté féministe, beaucoup de gens qui ne lisent pas de bande dessinée, aussi des garçons, c’est un peu large. J’ai l’impression qu’il y a aussi un gros coup de cœur des jeunes entre 15 et 18 ans, par rapport au positionnement du genre. On a énormément de retours soit de parents qui offrent la bd à leurs enfants, soit des ados qui ont lu et qui ont carrément adhéré à cette question.
Je le vois avec ma fille de 16 ans, pour eux la question du genre ne pose pas de problème, c’est complètement intégré. Il n’y a pas de jugement, même côté vestimentaire… Ça bouge. Ce n’est pas encore ça, mais ça bouge.

Après, je suis hyper triste de pas partager ce succès avec Hubert, ça aurait été carrément génial. Il y a eu une pré-sortie d’album pour que les commerciaux et les libraires puissent l’avoir lu avant sa sortie et les retours étaient incroyables. Il avait aussi fait une pré-présentation à Angoulême où l’accueil avait été enthousiaste et Glénat avait décidé de porter l’album avant même sa sortie. Hubert avait déjà vu ça.

Visuels : Couverture de l’album (Glénat) / Zanzim Par Frédéric Morellec

Peau d’homme, de Hubert et Zanzim, 160 pages, 27€, Glénat. Acheter l’album ici.

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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