Cinema
Semaine de la critique à la Cinémathèque Française : Portrait cubiste du Cinéma à venir

Semaine de la critique à la Cinémathèque Française : Portrait cubiste du Cinéma à venir

20 octobre 2020 | PAR Eliaz Ait Seddik

On le sait, la Semaine de la Critique 2020 n’a pu se tenir à Cannes. Ce week-end, du 16 au 18/10, avait lieu une édition spéciale « hors-les-murs » à la Cinémathèque. L’occasion d’y découvrir cinq longs métrages prometteurs. 

Climat général

Le nouveau couvre-feu a décalé l’horaire de la plupart des projections et cela se sent dans l’atmosphère. D’un côté, il y a les présentateurs de la sélection, qui se confondent, transformant précipitamment un « bonsoir » réflexe en un « bonjour ». De l’autre, il y a les salles, pas aussi remplies qu’escompté, mis à part les dernières séances de 18h. Mais, malgré ces quelques taches d’ombres au tableau, l’ambiance de ce « week-end » de la critique fut lumineuse, radieuse, rempli d’espoir en ses jeunes créateurs.rices. 

De manière générale, la sélection fut d’un excellent niveau (à une exception, selon nous, vous le verrez). Des premiers long métrages, pour la plupart, formant un portrait cubiste et hétéroclite du cinéma de demain. Petit retour chronologique, sur les long métrages que nous avons pu voir lors de cette célébration (à l’exception malheureusement du film d’ouverture, La Terre des Hommes, de Naël Marandin). 

After Love d’Aleem Khan

After Love

Premier film vu lors du festival et indéniablement, pour nous, l’œuvre majeure qui a continué à planer de son ombre imposante sur le reste de la sélection. Premier film, mais pourtant une maitrise par delà les critères d’âge ou d’expérience. Il ne s’agit pas seulement d’une maitrise technique, qui permet au film de s’exprimer dans un splendide cinémascope qui rend aussi bien les grands paysages naturels que les scènes plus intimistes, mais également de celle d’une palette impressionnante de nuances de sentiments. Le réalisateur, Aleem Khan, ne choisit jamais la facilité et fait évoluer ses personnages, à la nage, dans un océan contradictoire de ressentis et ressentiments. 

Le film part d’une intrigue typiquement mélodramatique, une veuve britannique, Mary (impressionnante Joanna Scanlan) découvre le lendemain de la mort de son mari que ce dernier menait une double vie en France avec une autre femme (Geneviève, interprétée avec subtilité par Nathalie Richard) et va chercher à la rencontrer. Or, loin d’adopter les atours souvent kitschs, tapes à l’œil du mélo, le film réconcilie le romantisme lyrique du XIXème avec un naturalisme social qui ne regarderait jamais ses personnages de haut. Ainsi, on y trouve des plans saisissants qui n’auraient pas à rougir face au mythique Voyageur contemplant une mer de nuages de Friedrich, projetant les torpeurs intérieures de Mary sur  des décors naturels de falaises et étendues d’eau. Mais aussi,  ses petits moments du quotidien sublimés, entre scènes de cuisine, dialogues entre le trio incroyable des protagonistes (on vous laissera découvrir le troisième élément, interprété par Talid Ariss, jeune acteur fabuleux), qui naviguent entre confessions intimes et confrontations. Ce film appelle tous les superlatifs et a d’ailleurs reçu le fort mérité prix de la Fondation Gan, mais ce qui en fait toute la force est finalement d’une simplicité confondante, savoir garder en son centre toute la complexité, l’intensité qui peut naitre de la rencontre entre trois personnes, trois individus aux destins liés. Sortie prévue en Mars 2021. 

Sous le ciel d’Alice de Chloé Mazlo

Bien sûr, on peut apprécier Wes Anderson et sa stylisation à outrance, tant qu’elle se cantonne à des récits mélancoliques d’été adolescent (Moonrise Kingdom) ou sur des familles dysfonctionnelles (La Famille Tenenbaum). Mais veut on vraiment voir à quoi un film d’Anderson sur la guerre civile qui a déchiré le Liban, entre 1975 et 1990, ressemblerait? C’est exactement le programme que nous propose Sous le ciel d’Alice, premier long-métrage de Chloé Mazlo. Devant cet objet tout en artifices, on n’arrive à ressentir aucune émotion, tout semble passer par le filtre d’une esthétisation impudique, où chaque situation, de la plus quotidienne à la plus atroce, semble être prétexte à la composition de plans-tableaux tapes-à-l’œil. Il reste bien sûr quelques beaux moments et l’interprétation des comédiens.nnes (Alba Rohrwacher et Wajdi Mouawad, en tête) est impeccable. Mais, si essayer de représenter la situation d’un pays en guerre par le prisme d’une vision « poétique » n’est pas moralement condamnable, une forme de distanciation ou du moins d’interrogation de la représentation aurait été nécessaire et n’est nulle part trouvable dans la légèreté étouffante du film. A travers les fissures on peut entrevoir les bonnes intentions, mais une bien plus grande expérience aurait certainement été nécessaire pour mener à bien un tel projet. Nous attendons alors de voir les prochaines réalisations de cette metteuse en scène et plasticienne qui a sans conteste du talent, mais s’est, à notre sens, attaquée à un « trop gros poisson » pour son premier long métrage. Sortie prévue le 24 février 2021.

La Nuée de Just Philippot

Charles Tesson, délégué du festival, a très justement rappelé avant la projection du film, ces termes d’Eisenstein : « un gros plan d’araignée au cinéma, est bien plus impressionnant qu’un troupeau d’éléphants ». Ici, il ne s’agit pas d’araignées, qui ont déjà fais les belles heures du cinéma d’épouvante, mais de criquets. Et, Just Philippot a pris bonne note de la leçon du metteur en scène et théoricien russe, développant une véritable esthétique du gros plan dans la première partie du film. Celle-ci adopte d’ailleurs une forme quasi-documentaire, nous donnant des aperçus macroscopiques de la fébrilité animant ces insectes, tout en suivant le personnage de Virginie (campée avec intensité par Suliane Brahim, de la Comédie Française), veuve qui élève des criquets pour en vendre la farine, faisant face aux exigences de quantité colossales et aux faibles revenues de ce secteur, tout en essayant de nourrir sa famille et d’éponger ses dettes.

Le lien de rupture entre le documentaire et le fantastique est clairement perceptible et, à partir de ce moment, le film bascule irréversiblement dans une montée en tension et en horreur saisissante. Le scénario, écrit à six mains à partir d’une résidence d’écriture Sofilm, est d’une efficacité confondante et, en dépit de quelques facilités narratives (la disparition du plus jeune fils à un stage de foot juste avant la montée d’horreur finale, par exemple) nous tient en haleine jusqu’au bout. Subtilement politique, le film se fait critique insidieuse de notre société de surproduction, dictée par la logique de la quantité, sans s’interroger sur les moyens pour y arriver. Une logique aliénante dont Virginie est la cruelle victime, et qui nous amène à nous interroger : la véritable horreur du film, est-elle celle de ces nuées de criquets assoiffées de sang, ou finalement les extrémités auxquelles, dans notre société capitaliste, une mère peut être poussée pour nourrir sa famille? Ce qui est sûr, c’est qu’après Grave en 2016 et Teddy, film de loups-garous de Ludovic et Zoran Boukherma, ainsi que La Nuée cette année, le cinéma de genre « à la française » semble avoir de beaux jours devant lui. Sortie prévue le 4 novembre 2020.

De l’or pour les chiens d’Anna Cazenave Cambet

Affiche de l'or pour les chiens

Diplômée de la FEMIS en 2017, Anna Cazenave Cambet réussit l’exploit d’aborder le genre vu, revu et (re)revu du récit initiatique, en le rendant à nouveau surprenant, lui redonnant un souffle de vitalité inespéré et inattendu. On y suit le parcours d’Esther (lumineuse révélation, Tallulah Cassavetti), jeune femme du Sud de la France qui va chercher à rejoindre son amour d’été habitant à Paris. Mais, plus qu’un « chemin de croix » (vous comprendrez en voyant le film…) pour le personnage qui va vite découvrir l’envers de ses rêveries romantiques, il s’agit également d’un véritable parcours de rééducation de notre regard de spectateur, formé et habitué à des représentations « patriarcales », stéréotypées des personnages féminins. Ainsi, il parait à première vue, si simple de ranger la jeune Esther, dans les cases préconçues où les personnages masculins autour d’elle la mette. Elle est ainsi tour à tour traitée et représentée comme une « fille facile »,  « une nympho », « une allumeuse » (par sa propre mère, ce qui souligne bien la contamination insidieuse de ce « regard masculin » jusque chez les femmes), une « blonde », lorsque sur un coup de tête elle décide d’aller à Paris sans argent, ni aucun projet concret autre que rejoindre son amant.   

Mais, au fur et à mesure, alors que le film par des fils narratifs des plus étonnants la fait quitter ce monde d’hommes au profit d’un univers bien plus féminin, notre regard empli d’aprioris se déconstruit lui aussi. On peut enfin voir Esther sans la médiation des hommes autour d’elle : bouillonnante d’énergie, rêveuse, pleine de candeur et de tendresse. A notre époque, où de plus en plus de films se vendent comme « féministes », simplement parce qu’ils présentent des personnages de femmes « fortes », il est rafraichissant de voir une œuvre qui en plus du propos, en adopte la forme, avec une délicate radicalité. Il va, alors, sans dire que ce prodige ne serait pas possible avec la première actrice venue et Tallulah Cassavetti, dans son premier rôle au cinéma, est une véritable révélation. Par moment, elle nous évoque Saoirse Ronan dans le Lady Bird de Greta Gerwig, ce qui n’est pas un mince éloge pour une nouvelle venue. D’ailleurs, on ressent, qu’elle soit consciente ou non, une certaine filiation entre ce film et celui de l’Américaine : même portrait d’une jeune femme confrontée aux premières désillusions du monde adulte, même utilisation de clichés pour mieux les déconstruire, même irrévérence des personnages, etc… Pourtant, s’arrêter trop longtemps sur cette comparaison élogieuse ne serait pas rendre justice à Anna Cazenave Cambet, qui fait ici preuve d’une vraie force de vision et trace son propre chemin, dont nous sommes impatients de voir les ramifications futures ! Sortie prévue le 25 novembre 2020.

 

Visuels : © Affiche Semaine de la critique 2020

© RÅN studio – After Love

© Affiche La Nuée

© Affiche De l’or pour les chiens

 

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Eliaz Ait Seddik

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