Cinema

L’outrance au cinéma : de l’utilité des films irresponsables

L’outrance au cinéma : de l’utilité des films irresponsables

29 janvier 2015 | PAR Geoffrey Nabavian

Le cinéma est un moyen d’expression qui compte peu de limites. Certains en usent afin de proposer des œuvres jusqu’au-boutistes. A ce titre, les années 70 ont vu émerger des films percutants et provocateurs, devenus cultes. Des films qu’on serait tenté d’appeler « irresponsables ». Aujourd’hui, l’outrance au cinéma a-t-elle toujours son utilité ?

Les caricatures en général donnent au public du recul sur ce qu’elles visent. Lorsqu’il peint la Guerre du Vietnam dans Apocalypse Now, en 1979, Francis Ford Coppola fait le choix d’outrer tous ses effets. Pourquoi ? « Parce que la guerre n’est pas morale ». Et qu’elle rend fou. Elle amène les chefs militaires à faire du surf sur une plage aux splendides vagues de deux mètres, bombardée par l’adversaire ; à larguer du napalm sur les arbres qui l’entourent, afin de prévenir toute attaque et d’être tranquilles ; à organiser des spectacles géants où dansent des filles, et où se déroulent des émeutes de soldats… Et le pire, c’est qu’Apocalypse Now est un film qu’on peut trouver drôle. Car il ne dénonce pas directement : il montre. Il fait voir une folie, qui peut apparaître d’autant plus scandaleuse.

Huit ans avant, en 1971, Stanley Kubrick signe Orange mécanique. Œuvre aux scènes de violence gratuite légendaires, décriée pour son « irresponsabilité ». Un film qui, s’il ne prend pas parti lors de ses scènes les pires, n’en délivre pas moins une thèse pessimiste sur la marche du monde : en accompagnant le jeune Alex sur les chemins de la rédemption et de l’insertion sociale, le spectateur se rendra compte, au final, que la société est folle et corrompue de toutes parts… Et qu’il convient de se défendre d’elle… Trop catégorique, Kubrick ? un peu. Et un peu trop malin, aussi : il sait employer les arguments scénaristiques qu’il faut pour nous convaincre… Coppola laissait l’irresponsabilité nous envahir, pour qu’on la ressente. Kubrick nous exhorte déjà plus à être des hommes fiers et irresponsables

Des décennies plus tard, l’outrance est toujours au programme dans les cinémas. Pas toujours pour des résultats heureux. En 2007, le français Pascal Laugier éprouve lui aussi le besoin de réfléchir, de manière percutante, sur la violence extrême. En estimant n’avoir de comptes à rendre à personne. En tournant Martyrs, il franchit un nouveau cap : Orange mécanique montrait une horreur stylisée, en ne la jugeant pas. L’enseignement à retirer appartenait au spectateur seul. Martyrs, lui, montre une horreur méthodique. Dont certains personnages du film veulent tirer un savoir. Le réalisateur ne juge pas. Et ce faisant, il commet une erreur. Car la démarche est foncièrement mauvaise, et ne peut être cautionnée. On n’en dévoilera pas plus ici sur le scénario, sous peine de faire du mal au film. L’irresponsabilité assumée de Martyrs apparaît en tout cas inacceptable, vis-à-vis des personnes ayant connu le calvaire décrit, ou d’autres sévices du même type. En suivant le film jusqu’au bout, on ne trouve nulle réponse. Car les « questions » qu’il soulève n’étaient pas à poser. (plus d’informations sur la classification de Martyrs ici)

Mieux vaut préférer l’outrance d’un Lars von Trier. Si celle d’Antichrist (2009) peut apparaître absconse, celle présente dans son récent Nymphomaniac est plus juste. Car les souffrances extrêmes n’engagent que le personnage de Joe (Stacy Martin/Charlotte Gainsbourg). Et qu’un espace est ménagé, entre les séquences très dures, pour que ces dernières soient discutées. Faut-il au final penser que Joe a raison de se « revendiquer nymphomane », face à la société ? Lars von Trier a son avis, mais il nous laisse plus d’espace que Kubrick. On obtient le recul escompté.

Considérons enfin que le cinéma aime toujours autant s’attaquer à des sujets épineux, à coups d’outrance. Mais que rares sont les films de cette catégorie qui tirent leurs spectateurs vers le haut. Or un essai au moins a su tirer les leçons d’Apocalypse Now. Lorsqu’en 2001 sort No man’s land, de Danis Tanovic, il est étiqueté partout « Comédie ». Avec, parfois, l’adjectif « noire » accolé. Sa toile de fond est pourtant le conflit de 1993 entre bosniaques et serbes… C’est qu’il place trois soldats dans une tranchée, avec l’un allongé sur une mine très dure à désamorcer. Et les deux autres qui s’attrapent pour savoir « qui a commencé la guerre ». Irrévérencieux, ce traitement ? Oui. Ce qui rend le film génial, et très humain. Car l’outrance effraie un peu, fait rire parfois, et donne beaucoup de recul. Tout ceci est absurde, mais vrai. Et sur l’écran, ce sont des hommes qui s’agitent. La liberté d’expression, ou la possibilité de traiter de questions graves avec humour. Avec un but noble : tirer vers le haut. Plus d’exemples de ce type ne seraient pas de refus.

Visuels : Apocalypse Now, copyright Pigasus Press

Orange mécanique, copyright Warner Bros.

Martyrs, copyright Wild Bunch Distribution

Nymphomaniac, copyright Christian Geisnaes

No man’s land, copyright D.R.

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale.Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub.Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival.CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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