Cinema
[Interview] Vincent Lannoo : « Est-ce qu’Orange mécanique est un film belge ? »

[Interview] Vincent Lannoo : « Est-ce qu’Orange mécanique est un film belge ? »

06 mai 2014 | PAR Geoffrey Nabavian

« Un film de maturité au niveau de l’image » : c’est ainsi que Vincent Lannoo présente sa nouvelle œuvre, la quatrième à sortir en France. Ces images nous stimulant également beaucoup, on a eu envie d’en savoir plus.

Vincent LanooA la vision d’Au nom du fils, on remarque un gros travail sur la technique : les choses ont du sens. Est-ce que le son est important pour vous aussi ?

Vincent Lannoo : Essentiel. L’idée même de son, ce qui se passe dans la voix et dans les dialogues, et la musique, apportent un ton aux scènes. Ce passage, par exemple, de bagarre dans une église avec le curé, au début on l’avait monté sans musique. Et puis le compositeur arrive, et me dit : « Ecoute, j’ai une tarentelle, là, un truc italien… Tu devrais l’écouter et le mettre dessus. » Et pour moi ça a donné un relief total à la scène : d’une scène d’action, on est passé à un moment de second degré, décalé, avec de l’humour. On parle énormément avec mon ingé son aussi. En plus, la partie sonore reste un endroit où on peut bosser pour pas cher. On va seulement enregistrer des choses, et on peut arriver à créer des effets assez exceptionnels.

Comment créez-vous un personnage ? Celui du père Achille par exemple…

Vincent Lannoo : D’abord je pense au comédien. Je trouvais Achille Ridolfi exceptionnel, je voulais donc écrire pour lui. Et, d’autre part, avec le père Achille, j’ai essayé de construire l’antagoniste le plus fort du film. D’une certaine manière le méchant, sans être un méchant. Quelqu’un finalement à qui on s’attache. Il fallait donc lui offrir des moments où on sentait son inquiétude, et puis des instants de bonhommie. Le but premier de ce personnage était de ne pas apparaître manichéen. Un homme qui tombe amoureux d’un adolescent, qui tombe peut-être aussi amoureux de lui, c’est interdit et c’est mal, la question n’est même pas à poser, mais… ça ne doit pas être glauque, au cinéma. Moi je crois à certains moments à la sincérité du monstre.

Personnellement, j’ai eu l’impression que la dernière scène du film laissait entendre que croire, ce n’était pas utile. Philippe Falardeau, votre co-scénariste [par ailleurs réalisateur lui aussi, de Monsieur Lazhar (2012) notamment], a-t-il reçu une éduction religieuse qu’il a rejetée ensuite ?

Vincent Lannoo : Philippe Falardeau a eu une vraie éducation religieuse. Il a connu la fin d’une période assez obscurantiste au Québec. Il n’est pas si clair : c’est toujours compliqué de savoir s’il croit ou non. Pour moi, la fin du film est double : elle laisse sa chance à la foi. Je n’ai pas la réponse, j’ai juste une idée, et il est hors de question d’en imposer une aux autres. Je pense que la phrase dite par Elisabeth laisse la possibilité de comprendre mon point de vue, mais permet aussi de se dire : « Hou mais ce qu’on voit là, ça pourrait être une représentation de Dieu ». Laissons les gens libres d’avoir des positions. A cela, j’y crois profondément.

A propos de l’aspect drôle : au début, plusieurs gags très noirs s’enchaînent assez vite. Avez-vous un point limite pour les gags ? Un endroit où vous vous dites « Là, ce n’est plus drôle » ?

Vincent Lannoo : En général, le point limite, c’est ma femme, qui est la monteuse du film, et qui finit par me dire : « Ca, ce n’est pas drôle ». En travaillant avec Philippe, à certains moments, on a fait des marches arrière, dans l’écriture. Toujours dans cette idée de laisser leur chance aux personnages. J’ai énormément de limites, publiquement.

Au vu de votre attention à la mise en scène, j’ai envie de vous demander quelles sont vos influences. Je vois un mélange de Dogme 95 [« vœu de chasteté cinématographique » prononcé par quatre cinéastes danois, dont Lars von Trier et Thomas Vinterberg, en 1995] et d’humour belge pur et dur…

Vincent Lannoo : Hum… Est-ce qu’Orange mécanique est un film belge ? Il a le côté un peu décalé… Ou Full metal jacket ?… Stanley Kubrick était une des grosses influences. Je ne sais pas si elle se voit, mais en tout cas, c’est quelqu’un qui nous a poussés, le chef opérateur et moi… Après, le genre cinématographique auquel j’appartiens, c’est très difficile pour moi de le définir. Parce que je ne suis que moi. Des choses souvent très opposées m’influencent.

Au nom du fils

Aviez-vous en tête le film C’est arrivé près de chez vous [réalisé en 1996 par André Bonzel, Benoît Poelvoorde et Rémy Belvaux, avec, dans le rôle principal, Benoît Poelvoorde] lorsque vous avez fait votre premier film, Strass, en 2002 ? La presse française avait comparé les deux œuvres… Est-ce que ce film reste une grosse influence en Belgique ?

Vincent Lannoo : La grosse influence en Belgique, c’est Strip-tease [émission télé créée en 1985]. L’émission a inspiré C’est arrivé près de chez vous. On a encore tous l’influence de Strip-tease. Après, dès qu’un belge réalise une comédie noire, le rapprocher de C’est arrivé près de chez vous, ça devient un peu pénible. Y revenir tout le temps, c’est comme si mon style cinématographique devait correspondre à mon « ethnie belge » !

Votre film précédent, Les Âmes de papier, avec Stéphane Guillon dans le rôle principal, est sorti en France le 25 décembre 2013. On a l’impression que vous tournez vite…

Vincent Lannoo : Il est sorti le 25 décembre, puis rentré le 25 décembre. [rires] Je pense qu’il va avoir sa deuxième chance en dvd ou vod… Et puis, comme Julie Gayet jouait dedans, les histoires l’ont un peu étouffé. Sinon, j’ai fait quatre films en cinq ans, ce qui n’est pas mal, pas énorme non plus… Takashi Miike, au Japon, a fait 83 films, et il n’a pas 83 ans… Moi je trouve que je ne vais pas si vite que ça. Là, c’est vrai qu’en ce moment, j’ai trois projets : un film sur Olympe de Gouges, qu’on écrit avec et pour Astrid Whettnall [rôle principal d’Au nom du fils]… Il y a aussi Robin des Bois contre les zombies, et puis l’adaptation d’un roman de Jean Teulé… J’ai besoin de travailler, mon métier, c’est réalisateur, il faut que je réalise.

Pour Au nom du fils, comment ça se présente, niveau distribution ?

Vincent Lannoo : Une petite société française très sympathique, qui s’appelle UGC, sauve le film à Paris. Là où d’autres l’avaient jugé « scandaleux », « scabreux »… on est sauvés par UGC, qui est étrangement la boîte qui avait sorti Strass, et qui l’avait merveilleusement accompagné. Tous les gens que j’ai rencontrés à l’époque chez UGC croyaient au cinéma, apparemment ils y croient encore.

Propos recueillis par Geoffrey Nabavian.

Visuels: Au nom du fils, 2014 © Eurozoom

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale. Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival. CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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