Opéra

Rossini en noir et blanc inspiré à Lyon

Rossini en noir et blanc inspiré à Lyon

17 octobre 2019 | PAR Gilles Charlassier

L’Opéra de Lyon ouvre sa saison avec une nouvelle production du dernier opéra de Rossini, Guillaume Tell, réglée par Tobias Kratzer, à l’esthétique noir et blanc sans doute iconoclaste pour certains, mais d’une évidente efficacité dramatique, sous la baguette du directeur musical de la maison, Daniele Rustioni.

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Ultime ouvrage lyrique de Rossini, créé avec succès 1829 à Paris, en français, Guillaume Tell avait été délaissé par les théâtres au cours du vingtième siècle, en partie, peut-être, à cause de ses dimensions imposantes – quatre heures et demie pour l’intégralité de la partition – mais aussi, vraisemblablement, de l’évolution du goût et d’une inspiration sensiblement différente de la verve comique à laquelle se résume souvent la renommée du Cygne de Pesaro. Si l’Opéra de Paris semble encore durablement bouder la pièce – la production de Francesca Zambello de 2003 à Bastille, après sept décennies d’absence dans la première institution lyrique de France, n’a jamais été reprise – les mélomanes français peuvent désormais, depuis quelques années, retrouver le chef-d’oeuvre sur scène, sans le travestissement italien qui a parfois été en vigueur.

Adapté d’un drame éponyme de Schiller, l’opus relève d’un genre qui connut son heure de gloire à l’âge romantique, le grand-opéra, puisant ses sujets dans l’histoire – et non plus la mythologie comme à l’ère baroque. L’illustration fidèle échappe difficilement à la tentation du carton-pâte, et c’est donc avec une intelligence habile que Tobias Kratzer propose à Lyon une lecture privilégiant la force des symboles et des images. Dessinée par Rainer Sellmaier, la scénographie tout en noir et blanc relaie la répartition manichéenne des personnages, en renouvelant subtilement les clichés en termes de couleurs. Entièrement de noir vêtus, les Suisses opprimés s’opposent aux occupants Habsbourg, sous la cruelle férule du gouverneur Gesler et de ses affidés, avatars des droogies d’Alex d‘Orange mécanique, avec batte de cricket et chapeau-melon. En toile de fond, le tableau pastoral aux allures de négatif photographique, sorte de carte postale de la patrie montagnarde, est progressivement maculé de résine sombre, transposition probable de l’hémoglobine versée pour l’indépendance. Le jeu d’acteurs et d’accessoires ne cède jamais à la gratuité. Au lever de rideau, la soupe dînatoire condense le bonheur domestique, perturbé par l’appel de la libération nationale, dont le violoncelle de l’Ouverture, doublé par un mime instrumental sur scène, se fait le porte-parole lyrique. Ce n’est sans doute pas un hasard si le peuple helvétique détourne en armes ses instruments de musique : le violon devenu arbalète de fortune traduit autant le dénuement militaire que la palpitation patriotique – dans une tonalité que, certes, d’aucuns critiqueront. Le finale, noble et fragile crescendo lumineux, confirme la maîtrise du travail de Reinhard Traub, quand les mouvements chorégraphiques de Demis Volpi – à l’affiche des prochaines Indes galantes de Genève – meublent les quelques séquences de ballet.

Dans un rôle-titre qu’il a déjà plusieurs fois incarné, Nicola Alaimo, annoncé souffrant en début de soirée, affirme une appréciable carrure, même si la ligne vocale n’évite pas toujours une relative raideur, altérant la généreuse onctuosité que l’on connaissait au baryton sicilien. John Osborn, dont on a pu mesurer l’évolution au fil des années, possède également de longue date le personnage d’Arnold à son répertoire. La vaillance se conjugue à une sensibilité dans la caractérisation psychologique, comme dans la musicalité des mezzo voce. Moins attendue dans ce registre, Jane Archibald fait rayonner la virtuosité de Mathilde, à défaut d’un timbre suffisamment charnu dans le médium et surtout le bas d’une tessiture un peu trop grave pour elle. Evoqué à longueur de livret, mais présent seulement en seconde partie, le Gesler solide et autoritaire de Jean Teitgen fait forte impression, modulant des accents parfois âpres, sans jamais verser dans la caricature monolithique. Enkelejda Shkoza confie à Hedwige son mezzo rond, sinon maternel. Signe plausible d’une méfiance à l’égard de l’artifice opératique, la fraîcheur adolescente du Jemmy de Jennifer Courcier est dédoublée par un petit garçon, incarnation plus prosaïque de l’innocence du fils de Guillaume Tell. Le Melcthal de Tomislav Lavoie se distingue par une bienveillance patriarche, que partage le Walter Furst de Patrick Bolleire, jusque dans la vulnérabilité de l’autorité. Grégoire Mour s’acquitte des interventions mordantes de Rodolphe, quand celle de Ruodi, au début de l’oeuvre, revient à la tendresse lyrique de Philippe Talbot. Préparés par Johannes Knecht, les choeurs – desquels se détachent les répliques de Leuthold et d’un chasseur – façonnent des masses puissantes et engagées. Dans la fosse, Daniele Rustioni renouvelle avec intérêt les ressources et les équilibres dramaturgiques d’une grande partition. Une ouverture de saison de belle tenue !

Gilles Charlassier

Guillaume Tell, Rossini, mise en scène : Tobias Kratzer, Opéra national de Lyon, jusqu’au 17 octobre 2019

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