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Cannes 2018 : on n’a pas aimé « The House That Jack Built »

Cannes 2018 : on n’a pas aimé « The House That Jack Built »

17 mai 2018 | PAR Geoffrey Nabavian

Le cocktail promettait d’être dérangeant : il n’a été que soûlant pour nous. Bien qu’on sache qu’il a ébloui un grand nombre de festivaliers, on a quitté pour notre part ce nouveau film de Lars von Trier avec un sentiment d’ennui profond.

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La confession d’un tueur en série, pendant deux heures trente, sous la caméra du réalisateur de Breaking The Waves, Dancer in the Dark, Dogville et Nymphomaniac : autrement dit, un festival de virtuosité et d’originalité à prévoir. Côté travail artistique, The House That Jack Built, présenté en grande pompe hors compétition à Cannes 2018, comble : la mise en scène de Lars von Trier est splendide de bout en bout. Sa caméra virevolte, plonge dans des angles savamment étudiés avec une aisance et une vitalité renversantes. Le point de vue du cinéaste danois, qui tourne ici encore une fois en anglais, ne fige rien : on sent la vie, dans les plans, et sous les horreurs qu’il filme. Et la photo se met au diapason de ce travail de caméra, pour offrir des images belles et fortes, sans être esthétisantes.

Et comment louer les côtés qu’on aime dans le film sans évoquer Matt Dillon : l’ex-jeune motard de Rusty James, revenu en grâce dans les années 2000 avec Collision et Factotum – dans lequel il jouait Charles Bukowski – incarne ici un tueur en série avec un talent impressionnant. Doué d’un caractère différent dans toutes les scènes qu’il traverse, il se glisse, de façon un peu jusqu’au-boutiste, dans la peau d’un personnage abject, et parvient à laisser à celui-ci une grande part de mystère en même temps. Afin que les spectateurs puissent a priori toucher du doigt l’âme folle de son protagoniste, et réfléchir, s’interroger sur lui. A priori… Cette prestation, couplée à la maîtrise technique qui court tout du long, fait qu’on accepte de voguer dans le film, à son rythme à lui. Alors, qu’est-ce qui pose problème, si la forme accroche et transporte autant ? C’est le fond, au final, qui laisse bien déçu.

Bien trop général

Lars von Trier entend peindre une âme noire, persuadée que le meurtre peut devenir un grand projet, ou une façon de produire de l’art, pour celui qui le pratique. Les faits commis par ce tueur sont donc ignobles. Au lieu de les retracer avec de la distance et de la précision, afin qu’il nous parviennent dans toute leur cruauté et que l’on s’interroge, afin que l’on accède à leur « intérêt » profond aux yeux du personnage principal et que l’on soit véritablement horrifié (avec une pointe de corrosif en plus, si Lars veut), au lieu de tout ça, le réalisateur se trompe de méthode : il fait commenter ces actions produites par deux voix-off (dont celle de Dillon lui-même) qui dialoguent, et compilent citations et analyses d’une façon redondante, pas vivante, terriblement théorique et labyrinthique, et qui confine un peu à la prétention au final.

Cette manière de faire donnait son intérêt à Nymphomaniac, car l’enjeu du film était d’analyser une pulsion sexuelle en marge, ni bonne ni mauvaise, dans toutes ses contradictions. Ici, on a affaire à la figure du tueur en série, déjà très galvaudée au sein du septième art. Et le film tombe dans un piège : les réflexions en off restent extrêmement générales. Or chaque tueur arbore une réflexion (déviante) différente, et des motifs différents… Voilà pourquoi on n’a pas l’impression d’accéder à la vérité profonde – qui serait vraiment horrifiante – des actes de Jack le meurtrier. Le film ne donne pas à le connaître profondément, en fait. Et en cela, au lieu d’effrayer, il peut indifférer un peu… D’autant plus que, dans les échanges en off, Jack et celui qui l’écoute, Verge (Bruno Ganz), vont à toute vitesse, et se contredisent peu. Tout reste trop général.

Une construction qui ne convainc pas

On ressent au final surtout, à travers les scènes traversées, que Jack ne fait les choses que parce qu’il les estime « logiques ». Le film n’est vraiment pas le premier à avancer cette idée… Divisé en cinq segments, cinq moments-clé, The house that Jack built déroule un programme que l’on peut trouver vraiment inégal : si la première partie, avec une Uma Thurman plus que brillante, convainc par son humour et sa justesse, et si la deuxième marche dans ses pas, avec cohérence également malgré des longueurs, tout se gâte au troisième segment, qui décrit une situation révoltante, en pure perte, puisqu’on n’accède pas au sens profond de l’acte pour Jack. Puisque les choses sont montrées, à outrance, mais pas données à ressentir, pour le pire.

Cela ne s’arrange vraiment pas avec la quatrième partie, où l’excellente Riley Keough ne fait pas oublier les faux-pas du scénario, et les réactions vraiment pas crédibles des personnages. Les mêmes incohérences habitent la cinquième partie, ni pertinente ni passionnante. L’épilogue étrange proposé ensuite laisse, lui, un effet mitigé : le monde décrit semble peu original, assez déjà-vu visuellement. Faut-il bien connaître les poèmes issus de La Divine Comédie de Dante Alighieri pour saisir la substance de cette fin ? Peut-être.

Au final, The House That Jack Built pourra apparaître à certains comme un portrait de tueur de plus. Un film qui essaye de réfléchir, mais privilégie bien trop la forme. Un film qui débite au lieu de dialoguer, et déçoit.

Film présenté Hors Compétition à Cannes 2018, The house that Jack built n’a pas encore de date de sortie dans les salles françaises.

Retrouvez tous les films du Festival dans notre dossier Cannes 2018

Geoffrey Nabavian

Visuels : © 2018 Concorde Filmverleih GmbH / photo by Zentropa: Christian Geisnaes

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale.Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub.Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival.CONTACT : geoffrey.nabavian@free.fr / https://twitter.com/geoffreynabavia

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