Cinema

[Cannes, Compétition] « American Honey », brillant mais bizarrement inabouti

[Cannes, Compétition] « American Honey », brillant mais bizarrement inabouti

17 mai 2016 | PAR Geoffrey Nabavian

Un travail sur le son excellent, une réalisation avec un point de vue, des acteurs au top niveau – dont Shia – un vrai fond, de belles scènes… Que demander de plus à Andrea Arnold ? De la tenue. A cause de son absence, son film, qui aurait pu être très beau, reste juste pas mal…

[rating=3]

Pas mal, American Honey, le très attendu nouveau film d’Andrea Arnold, deux fois lauréate du Prix du Jury à Cannes, est pas mal. Et on le regrette, tant ses qualités auraient pu l’élever à un tout autre niveau. Dès la scène d’ouverture, filmée la rage au ventre, à la hauteur des personnages, on fait connaissance avec notre héroïne : Star, 18 ans, jeune fille marginale se débattant dans l’Amérique des nécessiteux. Voici qu’elle croise, dans un supermarché de zone commerciale, un autre groupe de marginaux, qui voyagent ensemble dans un grand van. Eux ont fait de leur différence un atout, qu’ils utilisent pour gagner de l’argent. Eux ont transformé leur nature bizarre en métier. Eux se serrent les coudes. Star se fait aborder par Jake – Shia LaBeouf, dans un vrai bon exercice d’acteur – avec ces mots : « Tu veux un travail ? » Cette bande de marginaux fait du porte-à-porte pour vendre des magazines, dans tous les Etats-Unis. Pour s’évader, ou peut-être fuir à nouveau, Star va les rejoindre. Première destination : Kansas City, et ses quartiers riches.

Doté de qualités incroyables, ce film accroche tout d’abord. La musique n’y sonne que lorsque quelqu’un met une cassette, la réalisation sait se placer à la hauteur de ce qu’elle filme sans prétention, le caractère de Star, qui ne sait pas mentir mais va tout le temps à fond et gagne parfois, est passionnant, les scènes sont longues, la cheftaine ambiguë du groupe est Riley Keough, plus volcanique que jamais… On jubile lors des premiers duels de vente entre Jake/Shia LaBeouf et Star/Sasha Lane : lui raconte des histoires folles aux clients, qu’elle dément aussitôt ; elle décide un peu plus tard de faire son coup, en suivant trois gros riches d’âge mûr dans leur décapotable blanche pour leur vendre ses magazines ; lui viendra la sauver, revolver à la main…

Le portrait de ce groupe est très juste, et Sasha Lane, qui joue Star, a une énergie et une liberté démentes. L’ennui, c’est que tout cale, on ne sait pourquoi. Beaucoup de personnages sont tout à coup évacués du récit – on aurait aimé, au final, revoir les deux jeunes enfants vivant avec Star au tout début – et bientôt, Jake et Krystal la cheftaine eux-mêmes ne tiennent plus qu’un rôle pas du tout principal. Le film se concentre sur l’itinéraire, pas vraiment clair, de Star, jusqu’à un final qui laisse tout en suspens.

En fait, quand se termine American Honey, on a l’impression que les personnages ont cessé d’être dans la même histoire depuis un moment. On n’a donc pas ressenti grand-chose. Diagnostic : le scénario manque gravement de tenue. Sans enjeu clair, les scènes finissent par ressembler à des tranches de vie, qui se suivent mais ne font pas avancer le récit. On se désintéresse un peu de cet exercice de style, en rêvant au très beau film qu’il aurait pu être avec une forme un peu moins brouillonne… Une forme qui aurait transformé ces instants de réel mis bout-à-bout en peinture terrible…

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Visuels : © Parts & Labor LLC / Pulse Films Limited / The British Film Institute/ Channel Four Television Corporation

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale. Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival. CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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