Opéra
« Il viaggio, Dante » de Dusapin : chef d’œuvre dantesque

« Il viaggio, Dante » de Dusapin : chef d’œuvre dantesque

18 juillet 2022 | PAR Thomas Cepitelli

Le Festival d’Aix en Provence accueille le nouvel opéra de Pascal Dusapin dirigé par Kent Nagano. Une oeuvre conçue comme une descente aux Enfers mais qui se révèle être, pour le public, un moment suspendu de jubilation artistique. 

Descendre aux Enfers pour accéder au Paradis

La vita Nova et La divina commedia de Dante sont les sources auxquelles s’abreuvent Pascal Dusapin pour la musique et Frédéric Boyer pour le livret. L’argument est simple, ou en tout cas résume ce monument de la littérature italienne à minima : une traversée  ésotérique et symbolique des souffrances de l’humanité par un poète à la recherche de la femme qu’il aime. Ce faisant il n’est pas question ici de faire récit, mais de faire récit de celui-ci. Une interrogation en miroir, éclatée, faite d’échos comme l’est la musique de l’un de nos plus grands compositeurs contemporains. 

Pascal Dusapin signe ici une de ses ouvres les plus abouties selon nous. Après le sublime Passion également créé pour le Festival d’Aix en Provence, il livre ici une partition d’une finesse rare. Avec une formation de taille intermédiaire (environ une quarantaine de musicien-ne-s), elle laisse une large place au travail du chœur. D’une part, par la présence en coulisses du toujours très talentueux chœur de l’Opéra de Lyon (nous ne le verrons pas sur scène), et d’autre part, par celui qui porte la voix des damnés, l’inoubliable Dominique Visse : cheveux longs blancs épars, travesti en Béatrice des bas-fonds, jouant un rôle parlé-chanté dont le comique le dispute à la tragédie et la terreur. Le compositeur cisèle également son écriture avec des instruments rares dans la musique contemporaine comme le glass harmonica et l’orgue. Il en ressort, bien sûr, en échos au chœur, une religiosité subtile et un lien au sacré ténu mais indiscutable. La direction de Kent Nagano (à la tête de l’Orchestre de l’Opéra de Lyon) est d’une grande subtilité, elle laisse entendre chaque instrument dans sa singularité et sa place dans l’ensemble. 

Une esthétique à la David Lynch…

La mise en scène de Claus Guth offre des moments de beauté brute, crue à l’image du splendide travail de création lumières de Fabrice Kébour. Le spectacle débute par un film projeté sur le rideau de scène. Réalisé par rocafilm il montre un homme (Dante interprété par Jean-Sébastien Bou) au volant de sa voiture sur une route sinueuse de nuit dans une forêt profonde. Il boit au volant, pleure, semble perdu et apeuré. Comme une vision fantomatique, une jeune femme apparaît au milieu de la route dans la lumière blanche et aveuglante des phares de la voiture. C’est Béatrice (l’exceptionnelle Jennifer France) qui fait face à son Dante… celui-ci a un accident peut-être mortel. Cette forêt, en images vidéo donc, apparaîtra à la fin de l’opéra sur la scène, elle se concrétise devant nous, se « réalise » en quelque sorte. Elle prend forme concrète et c’est là dans cette apparition des arbres et de Béatrice parmi eux que semble résider toute la force de cette œuvre : la fiction et le réel, le rêve et la réalité ne sont que des échos les uns des autres. Toute réalité est fictionnelle et toute fiction porte en elle du réel.

Le troisième tableau, également, est saisissant. Il s’agit de l’arrivée de Dante et de Virgile dans les limbes. Assis en fond de scène, des êtres vêtus de couleur pastel (les costumes signés par Gésine Völlm sont superbes) semblent attendre on ne sait quoi, on ne sait qui. La chorégraphie, signée également par Claus Guth, est répétitive, réduite à sa plus simple expression : deux petites filles jumelles ne cessent de se recoiffer, un homme se jette à genoux depuis sa chaise, un couple s’enlace et se sépare. Chaque geste répété est à la fois le même mais imperceptiblement différent de par sa vitalité, son engagement, sa corrélation à celui ou ceux produits par d’autres danseurs. Porté par la partition de Dusapin, ce tableau fascine, subjugue, aspire notre attention. On est comme sidéré face à la souffrance répétitive de ces êtres bloqués dans cet espace dont la théologie chrétienne nous dit qu’il n’est pas les Enfers mais pas non plus une possible accession au Paradis. 

…portée par une distribution impeccable 

Présent tout le long de l’œuvre, Jean-Sébastien Bou nous livre un Dante aux sonorités puissantes par endroits, délicates par d’autres. Il se lance à corps perdu dans la recherche de Béatrice. Son jeu d’acteur nourrit la force de son interprétation vocale et vice-versa. En miroir Christel Loetzsch (qui joue Dante jeune) est plus éthérée, moins incarnée. Les duos où les deux interprètes se font face n’en deviennent que plus subtils. Jennifer France est une Béatrice si sublime que l’on aimerait l’entendre plus souvent dans l’oeuvre. Son appel, depuis la salle, à son amoureux de poète est déchirant de par la tenue de ses aigus. Si toute la distribution vocale est de haute volée l’on se souviendra particulièrement du baryton-basse Evan Hughes dans son rôle de Virgile. Muni de son bâton de pèlerin, cheveux noirs longs, pieds nus, courbé par le poids des souffrances vues, il est un poète des Enfers bouleversant. La partition de Dusapin lui convient à merveille tant elle va chercher dans ses plus beaux graves, ronds, entiers et habités. 

Ce voyage que nous proposent de faire Nagano, Dusapin et Guth est bien entendu celui d’une délivrance par l’amour. Mais en donnant à voir Dante en artiste contemporain ils semblent aussi nous dire que c’est la fiction, la capacité à imaginer et plus largement l’Art qui permettent d’accéder à une forme de Paradis. Loin de devoir « quitter tout espoir » comme l’ordonne le Poète au moment d’entrer aux Enfers, il s’agit bien ici de mettre sa foi, son espérance (peu importe le vocable au fond) dans les mains des artistes. 

Visuels : © Monika Rittershaus

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Thomas Cepitelli

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