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Cannes 2019, Compétition : « Une vie cachée », film-poème de Terrence Malick qui peut séduire et emporter

Cannes 2019, Compétition : « Une vie cachée », film-poème de Terrence Malick qui peut séduire et emporter

21 mai 2019 | PAR Geoffrey Nabavian

Une question de goût : voilà ce qui amène certains à trouver splendide ce nouveau film du réalisateur de La Ligne rouge, là où d’autres le jugeront objectivement beau, et cohérent, et original.

Terrence Malick, ou une suite de tentatives originales, marquées par des essais cinématographiques. Dans Une vie cachée, son nouveau film présenté en Compétition pour la Palme d’or à Cannes 2019, où en sommes-nous ? Sa caméra est encore une fois très mobile et cadre assez frénétiquement paysages et destins tragiques avec un souci de vie et de belles images. Les panoramiques à outrance des quatre précédents essais du cinéaste se sont quelque peu envolés (on avouera avoir surtout été marqué par le très original et inclassable The tree of life, Palme d’or à Cannes 2011, et par son post-scriptum sur la foi À la merveille). Et cette fois, le film offre davantage de scènes dialoguées audibles, à la manière de La Ligne rouge (qui remporta, lui, l’Ours d’or à Berlin 1999), mais captées en des plans bien moins carrés et stables. Les pensées, réflexions, et questions en voix off sont toujours présentes (on peut se souvenir qu’elles l’étaient déjà dans La Ligne rouge, avant qu’elles prennent le dessus dans The tree of life). Elles adoptent ici, parfois, des formes de lettres échangées lues à haute voix. Et la narration se fait linéaire, cette fois.

Une vie cachée retrace, sur deux heures quarante-huit, l’histoire vraie de Franz Jägerstätter, autrichien installé dans le village de montagne de Radegund, qui refusa de servir en tant que soldat la dictature nazie pendant la Seconde Guerre mondiale. Le film peint ce personnage comme pourvu d’un idéal de bonté et de justice, animé chez lui entre autres par sa croyance en la religion chrétienne. Et le scénario a le bon goût de ne pas faire de lui un naïf ou un illuminé : juste un homme simple et droit. On comprend que, dans Une vie cachée, le mysticisme sur lequel Terrence Malick s’est plusieurs fois penché est encore ici très présent.

Artistiquement remarquable, et personnel

Que remarque-t-on, à l’écran ? Si le film présente un casting composé de germanophones, il est néanmoins en anglais. Après un début au cours duquel ce choix apparaît étrange, on observe les décors et les costumes — peut-être un peu trop fantasmés, ou trop propres pour certains, vu le cadre rural d’époque décrit — et on comprend : Une vie cachée n’a pas pour but d’être un film historique réaliste. Il a plutôt pour enjeu d’apparaître comme une sorte de poème, où la pensée et l’imaginaire de Terrence Malick lui-même sont donnés à entendre. Un poème avec plusieurs thèmes de fond, donc : mysticisme, résistance politique…

La réalisation y est splendide et maîtrisée (les plans des paysages entourant Radegund, surtout, sont extraordinaires), la musique, belle mais un peu trop envahissante parfois. Le casting, qui a droit ici à de vrais longs passages dialogués audibles (par rapport aux précédents travaux malickiens) est excellent.  August Diehl, dans le rôle de Franz Jägerstätter, apparaît intense et remarquablement engagé, Valerie Pachner, dans la peau de sa femme, est d’une sensibilité à toute épreuve, Karl Markovics est extraordinaire en maire tout le temps ivre qui bascule du côté nazi… Et l’histoire se suit sans problème. Tout est réuni pour que le film soit beau et brillant sur le plan artistique.

Le contenu du poème, à saisir ou pas

Reste à essayer d’apprécier le contenu de ce film-poème, qui dans son scénario voit Franz Jägerstätter rester fidèle, de façon inflexible, à ses convictions et donc chuter. Sur ce point, la question de goût est de mise : certains plongent d’emblée dans ce monde personnel qui leur est offert, tandis que d’autres restent un peu à distance, et se font tout à coup accrocher par une phrase proférée en voix off, ou une scène dont la forme vient créer une rupture. Tel cet instant où Franz Jägerstätter, dans une prison, verse un peu de sa part de déjeuner dans l’assiette d’un camarade de geôle : moment de fraternité intense, d’autant plus grand et frappant que Jägerstätter apparaît au cours du film comme un personnage qui apprécie peu le contact physique. Une séquence suivie par une scène de violence, où le personnage principal se fait molester par un gardien dans un couloir de la prison : pour l’occasion, la caméra se place dans les yeux de Jägerstätter. Impression garantie et forte.

C’est aussi le texte prononcé en voix off qui peut marquer, par une phrase ou un mot, qu’on trouvera tout à coup profond et transcendant et qu’on emportera avec nous. On sent, aussi, que musique, manière de filmer, présence des interprètes et textes en voix off doivent fonctionner ensemble et aboutir à une véritable partition poétique. Certains se retrouvent immergés dans ce mélange, d’autres restent plus en surface.

Et quelle est, tout compte fait, la croyance profonde de Franz Jägerstätter ? Le film lance des pistes, convoque à l’écran des plans, des voix et des injonctions évocatrices, mais explique et souligne peu. Ici encore, certains lisent aisément entre les lignes, tandis que d’autres aimeraient qu’on leur livre plus de détails. Film techniquement et artistiquement remarquable, Une vie cachée apparaît donc comme une proposition ouverte, pas prétentieuse, et vaste, comme un poème au sein duquel, tout de même, certains spectateurs se sentiront plus aisément chez eux que d’autres.

Geoffrey Nabavian

Retrouvez tous les films des différentes sections cannoises dans notre dossier Cannes 2019

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Visuels : © UGC Distribution

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale.Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub.Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival.CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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