Théâtre
La censure ne passera pas par le théâtre

La censure ne passera pas par le théâtre

29 janvier 2015 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Ces dernières saisons théâtrales ont compté plusieurs menaces dramatiques contre la liberté d’expression et de création des artistes et de leurs programmateurs par des mouvements extrémistes. Parce que la culture est autant politique, sociale qu’artistique dans le sens où elle met l’homme face à ses certitudes et ses contradictions, parce qu’elle fait du bien tout en bousculant, dérangeant, nous devons réaffirmer la nécessité de pouvoir tout voir et tout entendre sur un plateau dans les seules limites de la décence et le respect humain. Parce qu’envers et contre toutes polémiques souvent recensées dans nos pages, l’art reste un irréductible outil de résistance qui fait rire, pleurer, s’interroger, s’insurger et nous rend plus humain.

L’extrémisme religieux en guerre contre le théâtre

Plusieurs commentateurs de l’actualité récente rappelle de façon légitime combien il est important de conserver le droit au blasphème. Cela fait écho aux manifestations violentes et radicales survenues lors de l’édition du festival d’automne 2011 où Sul concetto di volto nel figlio di Dio («Sur le concept du visage du fils de Dieu») de Romeo Castellucci et Golgota picnic de Rodrigo Garcia étaient considérés comme des spectacles «blasphématoires», « cathophobes » par des chrétiens intégristes chaperonnés par l’Institut Civitas et l’église de Saint-Nicolas-du-Chardonnet qui appelaient à la mobilisation.

Le Christ reproduit dans des dimensions vertigineuses par Castellucci était une reproduction d’un tableau peint par Antonello di Messina. Immobile, impassible, écrasant, la toile était maculée et déchirée tandis que s’inscrivait fatalement «You are my sheperd»(tu es mon berger) suivi de sa négation «you are not my sheperd» (tu n’es pas mon berger), Celui de Garcia cloué au pilori surplombait Golgota devenu orgie de petits pains de hamburgers symbolisant l’ère décadente de nos sociétés de consommation. Deux façons de donner à voir combien l’homme mis face à la fragilité inexorable de sa condition et de sa finitude ne peut que se sentir seul et abandonné alors qu’il a besoin de transcendance.

Des explosions de lacrymogène, des jets d’huile de vidange, d’œufs, moult invectives injurieuses recevaient les spectateurs au théâtre de la Ville tandis que des assemblées ostensiblement priantes prenaient place dans les rues avoisinantes du rond-point… Une folie qui rappelle combien la lutte contre l’obscurantisme et la malhonnêteté obtuse n’est pas terminée.
« Je leur pardonne car ils ne savent pas ce qu’ils font ». écrit quelques jours plus tard après sa première houleuse l’artiste italien. « Ils n’ont jamais vu le spectacle » insiste-t-il. C’est en efet le problème rencontré à chaque événements de ce genre. Plus que l’incompréhension, c’est l’ignorance qui doit être combattue.
De belles et fortes propositions artistiques sont rejetées. Soit. Mais par des gens qui clairement n’en connaissent pas ni les enjeux ni le contenu. Or toute œuvre d’art peut être discutée à la condition de la saisir.
Dernier exemple en tête. au théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis et au 104, la reprise parisienne d’Exhibit B. l’installation-performance a créé l’émoi et l’émeute à Paris après une polémique à Edimbourg et sa déprogrammation du Barbican Center de Londres. Le comble des opposants à Brett Bailey c’est qu’ils défendent les mêmes valeurs : l’antiracisme.

CastellucciL’Etat protecteur : le cas Castellucci

A chaque fois que la menace a grondé, les pouvoirs publics ont réagi en se mettant toujours du côté de la culture.

Pour Castellucci, on aura vu la sécurité être renforcée à l’intérieur et les  forces de police mobilisées à l’extérieur .

La Mairie de Paris et le Théâtre de la Ville ont porté plainte conjointement et avec succès contre les membres fondamentalistes de l’association « InstitutCivitas ». La Mairie de Paris décrit alors leurs actions militantes comme des « actes de dégradation du domaine public et d’atteinte à la liberté de création et d’expression. » De son côté, le directeur du Théâtre de la ville, Emmanuel Demarcy-Mota, écrit dans un communiqué que « ces agissements à caractère fascisant sont absolument inadmissibles ».
Cette condamnation précède un renouvellement inébranlable de son soutien et son encouragement aux artistes de la production contestée et au public qui vient la découvrir : « Mes collaborateurs et moi-même, en plein accord avec Romeo Castellucci et son équipe, ainsi que l’ensemble du personnel du théâtre, ne céderons sous aucun prétexte à ces menaces et à cette intimidation. Nous entendons défendre la liberté d’expression, les droits du théâtre, et la mission qui est la nôtre face à cette terreur. Nous entendons exercer pleinement nos droits et réclamer aux fauteurs de trouble réparation des dommages et préjudices importants qu’ils nous occasionnent. Je tiens également à saluer l’attitude du public lors des deux premières représentations. Face à l’agression verbale, puis physique dont ils étaient l’objet, ils ont réagi avec calme et ont observé avec patience les mesures de contrôle que nous avons été contraints de mettre en place. » a déclaré le directeur du théâtre.
Même discours du côté du Ministère de la Culture où Frédéric Mitterand a réagi en ces termes dans une dépêche de l’AFP : « Ces perturbations portent atteinte à un principe fondamental de liberté d’expression protégé par le droit français » en rappelant que la justice avait débouté l’association Agrif (Alliance contre le racisme et pour le respect de l’identité française et chrétienne) qui demandait l’annulation du spectacle).

Ainsi, conformément aux réquisitions du Parquet, ont été condamnées les 32 personnes responsables d’actes de dégradation sur le domaine du Théâtre de la Ville en octobre 2011. Joint à l’époque des faits par téléphone, l’administrateur du théâtre de la Ville, Michael Chase nous confie :  » toutes les personnes ont été condamnées « . Il ajoute  » le théâtre de la Ville avait demandé un euro symbolique, il faut attendre le jugement qui se tiendra dans une semaine pour connaitre les sommes exactes. Pour le moment, nous savons que les 32 ont été condamnés à verser des amendes mais nous n’en connaissons pas encore le montant « . Soulagé, il conclut :  » nous sommes très satisfaits que toute les personnes examinées aient été condamnées, ce jugement doit faire jurisprudence. »

Cela signifie que dorénavant, interrompre un spectacle tombera sous le coup de la loi.

Par communiqué la ville de Paris rappelle : « Alors que des fondamentalistes avaient dégradé, perturbé et interrompu, à plusieurs reprises, la représentation de «Sur le concept du visage du fils de Dieu », du metteur en scène Romeo Castellucci, la Ville de Paris, ainsi que le Théâtre de la Ville, s’étaient portés partie civile et voient donc leurs préjudices moral et financier indemnisés. »Elle ajoute « La Ville de Paris tient à rappeler qu’elle condamne avec la plus grande fermeté toute action visant à entraver le principe de la liberté de création et d’expression, valeur fondamentale de notre République. Paris, ville qui promeut à travers le monde les valeurs humanistes de liberté et de démocratie, ne peut tolérer de telles expressions d’intégrisme et d’intolérance. »

Et par la suite, que l’on parle de Brett Bailey ou Rodrigo Garcia, il en a été de même. Comme les lieux de culte ou les écoles, les théâtre menacés sont sous surveillance policière. Cela n’est pas rassurant, mais la liberté de parole est dans le monde de la culture un champs totalement libre.  C’est aussi le message que nombre de théâtres publics comme le Monfort, l’Atelier de Paris, les Amandiers, le Théâtre de la Ville, pour ne citer qu’eux ont distribué gratuitement aux spectateurs un exemplaire de Charlie Heddo.

Le spectacle vivant est Charlie.

Amélie Blaustein Niddam et Christophe Candoni.

Visuel : DR

L’outrance au cinéma : de l’utilité des films irresponsables
Edito : Tours et détours de la Culture en recherche de liberté
Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


Soutenez Toute La Culture