Cinema

Faire taire le(s) désir(s) au cinéma ?

Faire taire le(s) désir(s) au cinéma ?

29 janvier 2015 | PAR Matthias Turcaud

Parce qu’il montre et peut frapper l’imaginaire de manière plus concrète que les mots et la littérature, le cinéma a souvent été cadenassé et censuré lorsqu’il s’est confronté au thème du désir. Jusqu’où va la liberté d’expression des cinéastes dans ce domaine, jusqu’où sont-ils des artistes et à partir de quand considérés comme des voyeurs et des pornographes ? Place à quelques films objets d’interdictions, de punitions ou en tout cas de polémiques, car ils ont donné puissamment corps à toutes sortes de fantasmes.

En matérialisant divers désirs et fantasmes, le cinéma a pu secouer le corps ecclésiastique comme les gardiens de la pudeur, les saintes-nitouches ainsi que les bourgeoises prudes. S’il laisse place à des désirs peu corrects politiquement, le premier risque auquel il se confronte est l’échec commercial. C’est le cas de Gerontophilia (Canada, 2014) du réalisateur Bruce La Bruce venu du cinéma gay/lesbien et porno, et qui raconte l’inclinaison d’un jeune homme, dans la maison de retraite dans laquelle il travaille un été, pour un patient octogénaire. Sorti dans une relative confidentialité, le film ne rencontra en France, pourtant terre des cinéphiles s’il en est, qu’un public assez réduit de 24 581 entrées. Polémiques sont aussi souvent incontournables, pour La Vie d’Adèle par exemple, lauréat de la Palme d’Or à Cannes en 2013, mais dont les scènes de sexe ont suscité la fureur chez les homosexuelles, qui les ont trouvées sensiblement inauthentiques.

Polémiques et manque d’audience ne sont cependant que les châtiments les plus doux qu’on puisse imaginer. Pour certains films jugés trop audacieux, la censure n’hésite pas à restreindre considérablement leur visibilité par, notamment, le biais d’une interdiction aux moins de seize ans. C’est le cas par exemple du Dernier Tango à Paris (Ultimo tango a Parigi) de Bernardo Bertolucci (France / Italie, 1972), dans lequel ont fait scandale en particulier le fait que les deux protagonistes font l’amour alors qu’ils viennent de se rencontrer et sans avoir échangé une seule parole, ainsi qu’une scène demeurée célèbre, qui fut improvisée, et dans laquelle Marlon Brando s’adonne à une pratique peu catholique, sodomise Maria Schneider en s’aidant d’une motte de beurre. On peut songer aussi à La Pianiste de Michael Haneke (Autriche, 2001), adapté du roman de la tout aussi sulfureuse autrice autrichienne Elfriede Jelinek et qui illustre de manière glaçante la relation sado-masochiste entre une professeure de piano psycho-rigide et un de ses brillants élèves ; ou encore Max mon amour de Nagisa Oshima (Japon, 1986) qui raconte la relation extra-conjugale de la femme d’un diplomate interprétée par Charlotte Rampling avec … un chimpanzé.

Pour d’autres films qui choquent au niveau de leurs discours, de leur idées, ainsi qu’à un filmage très frontal et explicite du désir, les censeurs vont jusqu’à hésiter à parler de cinéma. Ne serait-ce pas plutôt du porno ? La liberté d’expression se heurte au moralisme policier. Icône de film dérangeant récemment ressorti en salles, Portier de Nuit (Il Portiere Di Notte) de Liliana Cavani (Italie, 1974) raconte la relation sado-masochiste entre un ancien dignitaire Nazi et une de ses anciennes victimes qui se retrouvent des années plus tard dans un hôtel, à nouveau interprétée par Charlotte Rampling. Le film fut censuré en Italie, interdit aux moins de seize ans en France et classé « X » aux Etats-Unis. On ne présente plus sinon L’Empire des Sens (Ai no koreda) de Nagisa Oshima (Japon, 1976). S’il a été présenté à la Quinzaine des réalisateurs au Festival de Cannes, cet autre film culte de Nagisa Oshima inspiré d’un fait divers a aussi été objet de polémiques et de censures, notamment dans son pays, le Japon, où de nombreuses scènes ont été coupées et les parties génitales floutées. Par ailleurs, Baise-Moi de Virginie Despentes et Coralie Trinh Thi (France, 2000), fut complètement éreinté par la critique, et a écopé d’une interdiction aux moins de dix-huit ans après n’avoir échappé qu’in extremis à une classification « porno ». Autrement, on ne peut pas ne pas parler dans ce contexte du dernier film de Pier Paolo Pasolini (Italie, 1976), Salo ou les 120 journées de Sodome (Salò o le 120 giornate di Sodoma) pour lequel il fut probablement assassiné. Quatre notables riches et d’âge mûr torturent neuf jeunes garçons et neuf jeunes filles qu’ils ont capturés à la campagne pour les soumettre à trois cycles de tortures thématiques – « le cercle de la passion », « le cercle des passions », et « le cercle de la merde ». Adapté des écrits du Marquis de Sade, il s’agit probablement selon de nombreux avis du film le plus choquant de toute l’histoire du cinéma. Un exemple concret : la scène dans laquelle un des notables assiste à des tortures et des énucléations tout en se faisant masturber …

Il semblerait enfin que la représentation à l’écran de certains fantasmes n’ait pas vraiment droit de cité, comme ce fut le cas pour le moyen-métrage de trente minutes C’est l’homme, un film « interdit » selon le titre journal qui l’accompagne et qui raconte son tournage laborieux ainsi que sa réception en dents de scie, et signé par l’écrivain, critique et enseignant de cinéma Noël Herpe (France, 2012). Des refus de plus de cinquante festivals ainsi qu’une interdiction aux moins de seize ans sont venus sanctionner ce court-métrage, probablement car il met en images les fantasmes considérés comme « déviants » d’un professeur d’université – qui s’y travestit en femme avant de se faire séquestrer dans une forêt, puis humilier par tout un village qui le prend pour un pédophile en cavale. Film disponible en intégralité ici.

C’est l’homme – extrait – 5′ from Emmanuelle on Vimeo.

Crédits photos : photos officielles des films.

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Matthias Turcaud
Titulaire d'une licence en cinéma, d'une autre en lettres modernes ainsi que d'un Master I en littérature allemande, Matthias, bilingue franco-allemand, est actuellement en Master de Littérature française à Strasbourg. Egalement comédien, traducteur ou encore animateur fougueux de blind tests, il court plusieurs lièvres à la fois. Sur Toute La Culture, il écrit, depuis janvier 2015, principalement en cinéma, théâtre, ponctuellement sur des restaurants, etc. Contact : [email protected]

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