Cinema
[Critique] « Gerontophilia » : la différence, sans complaisance mais sous trop de lumière

[Critique] « Gerontophilia » : la différence, sans complaisance mais sous trop de lumière

06 février 2014 | PAR Geoffrey Nabavian

Bien loin de ses films pornographiques, Bruce LaBruce propose un portrait de Lake, jeune homme de dix-huit ans sexuellement attiré par les hommes âgés. Très bien filmé, très bien joué, sans aucune complaisance mais… parfois pris entre deux tendances : l’observation neutre et le film élégiaque. A découvrir en tout cas.

[rating=3]

Lake, 18 ans, vit au Canada, entre une mère à laquelle il parle québecois et une copine anglophone, fascinée par les femmes révolutionnaires. Il est curieusement en émoi lorsqu’il croise un homme âgé, qu’il s’agisse de celui qui fait traverser les enfants, ou d’un nageur, à la piscine qu’il surveille. Un jour, l’occasion se présente pour lui de s’occuper des pensionnaires d’une maison de retraite. C’est là qu’il va faire la connaissance de Mr Peabody, 80 ans. Mr Peabody qui va devenir son premier amour…

Dans ce film tout public, qui rompt avec la pratique cinématographique habituelle de Bruce LaBruce –films pornographiques tournés avec un budget minuscule et des acteurs non professionnels, dont le culte Hustler white (1997) ou L.A. Zombie (2011)- l’enjeu est de montrer « un être normal doté d’un penchant inhabituel ». Interrogé à l’issue de la projection du 5 février, lors des Journées cinématographiques dionysiennes, le réalisateur précise de surcroît qu’il a voulu se confronter aux « conventions de la comédie romantique ». On sait que dans ce genre cinématographique, la technique et les scénarios amènent à un résultat extrêmement léché et propre sur lui.

De ce fait, Gerontophilia, qui a bénéficié d’une production conséquente, présente une vraie qualité cinématographique. Au premier rang de celle-ci figure son interprétation. Dans le rôle de Mr Peabody, « Lolita à l’envers » selon le cinéaste, Walter Borden, acteur à la carrière brillante lui-même homosexuel, militant noir et « seul Black Panther du Canada », ne cède jamais à la caricature et évolue sur un fil entre charme et naturel avec habileté. Face à lui, le tout jeune Pier-Gabriel Lajoie, également mannequin, et hétérosexuel, se sort avec brio de l’exercice, pourtant périlleux. On croit à leur histoire, elle n’est jamais ridicule, toujours juste. Citons aussi Katie Boland, l’amie amoureuse, très émouvante, ainsi que son patron dans le film, libraire névrosé joué par… le légendaire John Waters !

Ce qui étonne surtout de façon agréable, c’est que le film échappe totalement à la complaisance. Il ne compte aucune scène choquante. Bruce LaBruce s’est attaché au sensible, qui bien souvent l’amène à proposer des scènes émouvantes ou même drôles. Le début, séance de baisers sur fond de litanie de femmes révolutionnaires ; les scènes avec la mère, haute en couleurs ; la découverte par Désirée, l’amie, du cahier de dessins de Lake ; et la déjà fameuse scène de la piscine… Périlleuse. Très réussie.

La limite de l’œuvre se situe cependant dans sa durée : 1h22. Plus de temps eût été nécessaire afin d’obtenir des personnages secondaires plus fouillés, et de parfaire l’observation du penchant. Car le film compte des scènes élégiaques, qui, du coup, prennent un caractère un poil exagéré. Juste un poil. Trop soulignées à renfort de musique, pour traduire le bonheur d’être au contact d’un corps âgé… Et trop de gros plans sur la peau –juste la peau- qui, pour le coup, rappellent les travaux précédents de Bruce LaBruce… On se dit que la durée eût permis à plus de complexité d’émerger, et à ces passages de passer mieux.

Au bout de quarante-cinq minutes, Lake sort Mr Peabody de la maison de retraite, où il juge qu’il est maltraité, et part avec lui pour la mer. On se dit alors que le film va devenir une ballade bien élégiaque, et sombrer dans la linéarité. Effectivement, la ballade élégiaque a lieu… et amène à une conclusion brutale. Emotion, du coup, forcément.

Voyage peu habituel, très vivant et réussi sur le plan du cinéma, Gerontophilia ne choque aucunement. Il étonne. De par sa thématique. De par sa qualité. Et de par son réalisateur. On connaît très très peu le domaine pornographique, mais, sans avoir vu ses films, la façon qu’a Bruce LaBruce de pratiquer ce genre lui donnerait-il le recul nécessaire pour aborder ces sujets durs ? Intéressant débat… En attendant de savoir, ce qu’on ne cherchera sans doute jamais à faire, saluons son talent de réalisateur. Tout simplement.

Gerontophilia, un film de Bruce LaBruce avec Pier-Gabriel Lajoie, Walter Borden, Katie Boland, Marie-Hélène Thibault. Drame canadien, 1h22.

Visuels: © photos officielles du film Gerontophilia

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale. Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival. CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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