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Cannes, jour 3 : sexe, food et rock’n roll

Cannes, jour 3 : sexe, food et rock’n roll

11 mai 2018 | PAR La Rédaction

Cette journée encore ensoleillée sur la Croisette nous a permis de passer de la Russie des années 1980 à la France d’aujourd’hui, dans un climat de liberté doux-amer.

A 8:30, déjà un peu cernés et en retard, nous nous sommes précipités pour monter les marches à la séance presse du matin pour voir le film de Kirill Serebrennikov en Compétition officielle, L’Eté (Leto). Alors que l’ancien directeur du théâtre national de Moscou est assigné à résidence et ne peut être à Cannes, son film revient sur une page culturelle de la vie de l’URSS des années 1980. Tranche de jeunesse léchée et filmée en noir et blanc autour de la figure du musicien Viktor Tsoi, ce film irrigué par la guitare et des paroles de jeunes en révolte contre l’ordre (même en URSS) tourbillonne dans de beaux corps en scène ou en mer, mais n’a pas la portée politique et existentielle qu’on espérait. Une œuvre esthétique plus que touchante. Pour lire notre critique de L’Eté, cliquez ici.

À 8h45, la Quinzaine, qui avait été lancée sur les chapeaux de roue et la venue de Martin Scorsese la veille, s’est vraiment ouverte. Le premier film du matin, Petra, a cependant eu du mal à nous convaincre. Son réalisateur, Jaime Rosales, s’empare d’un sujet classique – la quête d’une femme pour connaître l’identité de son père – et distille de nombreuses révélations qui ne permettent pas au film de tomber dans le parfait drame. La faute à une distanciation trop prononcée avec les personnages et donc, un manque empathie. Le spectateur subit ses rebondissements et n’y répond guère, mais heureusement le film vaut pour la superbe performance de Barbara Lennie. Pour lire notre critique de Petra, cliquez ici.

Ancrée dans le Sud avec son Idéal qui propose 1900 produits et des repas de 9:00 à 19:00, Julie Sammut, chef Fooding damour 2017, tire de ses origines méditerranéennes toute une palette d’inspirations – y compris pour le petit-déjeuner. Dans le cadre des Entractes organisées tous  les matins par Nespresso sur sa plage, l’énergique chef et son équipe accueillent journalistes, influenceurs mais aussi cannois pour des petits-déjeuners savoureux et conviviaux réunissant une quarantaine de personnes. Et franchement c’est une explosion de joie et de saveur de remplacer le croissant arraché entre deux projections par une frittata au basilic et piment d’espelette, accompagnée dune fraîche salade de Boulghour, d’un moelleux cake au café, de fraises au basilic et au miel, et de pain aux noisettes sans gluten. Les produit sont locaux: Miel de Grans, confiture corse d’Anatra, et le fromage blanc est presque solide et vient, lui, des Alpes-Maritime. Avec en prime, du café Nespresso et Vertuo. Bon produits, vue sur la mer et saveurs du Sud dès le matin, ça donne bien envie et de venir chaque jour sur la Plage Nespresso et de passer par Marseille pour faire son shopping ou une longue pause gourmande à L’Ideal.

A 11:30, la Terrasse Unifrance qui s’est installée dans les hauteurs qui accueillaient le Silencio l’an dernier nous a reçus pour une belle et longue interview de l’équipe du film qui a ouvert l’Acid (lire notre article). La réalisatrice Anne Alix, ses deux actrices Bojena Horackova et Lola Duenas, ainsi que l’ouvrier sidérurgiste et professeur de plongée Serge Geairain nous ont parlé de rencontres, de road-movie et de frontières dépassées entre fiction et documentaire. Une discussion pétillante et profonde, filmée par les équipes de l’Eicar.

Le second film de la Quinzaine des Réalisateurs du jour nous a davantage enchantés. Guillaume Nicloux (Valley of Love, La Religieuse) a présenté Les Confins du Monde, un voyage explosif dans l’Indochine post armistice de 1945. On y suit les pérégrinations d’un soldat, interprété brillamment et avec justesse par Gaspard Ulliel, en quête permanente de vengeance. Il cherche à tout prix à retrouver l’homme qui a tué son frère sous ses yeux. Entre folie, soif de revanche et amour local, Nicloux nous transporte dans un tourbillon d’émotions qui secoue. Attention, le film est très noir et ne s’interdit aucune violence : corps mutilés, têtes coupées, viols, etc… Une séance intense qui ne fait pas dans la dentelle mais qui a le mérite d’aller jusqu’au bout de son propos, dans des paysages hostiles.

Côté Un Certain Regard, l’atmosphère était au « film de genre » ou au-delà des genres avec deux ovnis qui ont secoué le public. Tout d’abord, Gräns, tourné en Suède par Ali Abbasi. Pour lire notre critique de Gräns, cliquez ici. Et puis, le très étonnant A genoux les gars. On ne sait plus trop sur quel pied danser en temps de #metoo devant cette histoire sans retenue ou faux-semblants de deux sœurs adolescentes, qui sortent avec deux amis et leur taillent des pipes à tour de rôle ! Drôle, original, parfois gênant, plein de désir de part et d’autre, et aussi de musique pop et de questions, le film surprend et peut dérouter. C’est aussi une comédie qui fait vraiment rire… Comédie (très) dramatique française, ce film signé Antoine Desrosières conte cependant de façon crue l’histoire d’une jeune fille victime d’une histoire scabreuse, et à la merci de deux garçons de son âge. Avec, pour relater ce fait, un traitement entre malaise, burlesque et tragique. Un film à voir, interprété et co-écrit par les magnifiques Souad Arsane et Inas Chanti.

Pour La Semaine de la Critique, rendez-vous dans le monde de la prostitution masculine, avec Sauvage, premier long-métrage de Camille Vidal-Naquet, en compétition. Un mot : fantastique. Le protagoniste, Léo, est un jeune homme de 22 ans solitaire, Amoureux (avec un grand A), candide, libre comme l’air mais surtout en total décalage avec le monde dans lequel il vit et son entourage. Il ne se prostitue pas pour l’argent mais pour prendre du plaisir là où il en trouve. C’est un être insaisissable, primitif et d’une incroyable tendresse (rare sont les prostitués qui embrassent sur la bouche leurs clients) qui s’extrait du monde, sans morale, sans loi, sans chaînes. Le réalisateur français offre un portrait magnifique mais aussi inquiétant de ce personnage  qui subit toutes sortes de violences et humiliations, sans pour autant perdre sa légèreté et sa chaleur. Pour lire notre critique de Sauvage, cliquez ici.

Du côté de la Quinzaine des Réalisateurs, nous sommes partis dans une petite ville en périphérie de Gaza avec Samouni Road, documentaire du réalisateur italien Stefano Savona. Une oeuvre hybride mélangeant animation avec des séquences dessinées fondées sur des photos, vidéos, et témoignages servant à retracer l’histoire « avant » l’attaque israélienne de 2009, avec aussi des images de synthèses de bombardement aérien. Pour l' »après » ce sont les propres images documentaires du rcinéaste, prises un an après cette tragédie qui a fait près de 1500 morts palestiniens, qui sont là. Mais le réalisateur de Tahrir se concentre sur une famille de paysans, les Samouni dont 29 membres ont été tués, pour montrer ce qu’ils ont vécu, et ce qu’ils construisent : leur ville, leurs champs, leurs oliviers et leur mémoire… Samouni Road est un film dur et bouleversant qui ne laisse pas indemne.

N’oublions pas que Cannes, c’est aussi l’occasion de (re)découvrir les classiques cinématographiques ! Et rien de tel qu’un cinéma en plein air, sur la plage pour voir Le Spécialiste (1969) de Sergio Corbucci avec Françoise Fabian et le jeune Johnny Hallyday transformé en « spécialiste » des armes à feu sous le nom de Hud, qui veut venger son frère Charlie accusé d’avoir dérobé l’argent d’une banque (introuvable depuis) et mort après un horrible lynchage des mains des habitants de la ville de Blackstone. Sans être le meilleur film de Sergio Corbucci (souvenons-nous de Django et du Grand Silence), Le Spécialiste reste un culte grâce à la prestation de « l’icône des jeunes » qui est loin d’être mauvaise… Une belle occasion, aussi, de revoir Françoise Fabian, restaurée à 4K.

Lors de la séance du soir, nous avons vu le deuxième film en Compétition de la journée. Plaire aimer et courir vite de Christophe Honoré, revient sur 1993 et les années Sida à travers les amours terminales d’un écrivain parisien (Pierre Deladonchamps) et d’un jeune breton (Vincent Lacoste). Trop d’émotion, trop de citations, trop de violons, Les excellents acteurs, Anne Sylvestre, Haendel et Jane Campion n’y peuvent rien : ça dégouline trop pour vraiment saisir la substance d’un sujet si intime. Dommage, on adore vraiment Christophe Honoré !

Et à 19h, dans une salle du Soixantième pleine – élément salué par Thierry Frémaux – le film en plusieurs segments 10 years Thailand, présenté Hors Compétition, nous a été révélé. Signé par quatre réalisateurs, il a essayé d’imaginer sous nos yeux un futur – parfois très fantasmé ou symbolique – pour la Thaïlande, dirigée depuis 2014 par une dictature militaire. Mais ce n’est pas tant le segment d’Apichatpong Weerasethakul (Oncle Boonmee, Palme d’or 2010) qui nous a transportés, ni même celui de Wisit Sasanatieng (Les Larmes du Tigre noir). Non : c’est le film court imaginé par le cinéaste Chulayarnnon Siriphol qui a constitué le vrai morceau de bravoure du programme, avec son mélange de SF et de procédés de mise en scène utilisés intelligemment.

Dans la nuit, du côté de la Croisette, la Plage Magnum a ouvert en grande pompe avec des feux d’artifices de glaces et bâtonnets glacés préparés de façon artistique. Et aussi avec Bella Hadid, et des cocktails formidables (mention spéciale au Black Magic).

En cette troisième nuit cannoise 2018, on s’est dirigés vers un lieu indispensable : la Villa Schweppes. Qui ouvrait, ce soir, avec la soirée du film A genoux les gars, et donc la présence des membres de son équipe. Pour retrouver la Villa Schweppes à Cannes, rien de tel que de commencer par y siroter un cocktail Rose de Chine, à base de vodka Grey Goose La Poire, mêlée à d’autres arômes et au Schweppes, pour un mélange heureux. Dans le cadre du club, installé en haut du Palais des Festivals (au Koa), et ce jusqu’au 18 mai, on a pu admirer la nuit cannoise, ou deviser de ce que nous avions vu au Festival avec nos amis journalistes, producteurs ou fans de musique electro et de sorties nocturnes. La terrasse boisée est toujours aussi belle et scintillante, l’espace club, toujours aussi accueillant. A minuit quinze pile, il a d’ailleurs commencé à être habité par des danseurs acharnés : Clara Luciani (que nous avions pu interviewer pour la sortie de son album) et ses quatre musiciens ont livré un set très intense. Avec bien entendu, les tubes « Ne dis rien de plus », ou « Drôle d’époque », très belle chanson pour laquelle elle a demandé un silence intimiste, ainsi qu’une reprise en français de « The Bay » de Metronomy. Pendant ce beau concert habité qui nous a tous fait bouger, on a admiré tour à tour le jeu de jambes de Clara, sa présence très forte, son goût vestimentaire – elle portait un joli haut fleuri, parfaitement à propos au moment où elle a entonné son hymne « Les fleurs » – et sa capacité à descendre de scène en pleine chanson pour venir rencontrer le public en vrai. Et on a guetté le moment où « La Grenade », sa très belle chanson pop, allait résonner : elle est venue en fin de concert, comme pour nous rappeler qu’à Cannes aussi, il y a « des femmes qui se battent » dans les salles. C’est ensuite Greg Boust, DJ résident à la Villa Schweppes et directeur artistique du Baron, qui a pris les commandes de la musique du club, pour un DJ-set renversant. En saignant littéralement des tubes pop ou electro (« Like a prayer », « Doctor Pressure » de Mylo…), en jouant à fond sur des effets de rythme et d’intensité, il a totalement électrisé les corps des danseurs. Avec en prime, un système son à toute épreuve, très puissant, et un très beau travail sur les stroboscopes et l’univers visuel en fond de scène, il a lancé cette session cannoise de la Villa de façon brillante. On a pu laisser nos corps aller sur la piste, occupés à éprouver les rythmiques et les basses fortes lancées par Greg Boust. Et remarquer que, pendant son grand set, tout le décor du lieu vibrait avec nous : à commencer par le plafond-miroir et ses ampoules, qui sont parties dans des jeux de lumière pour accompagner les danseurs en transe.

Alexis Duval, Aurore Garot, Yaël Hirsch, Geoffrey Nabavian et Hugo Saadi.

Retrouvez tous les articles de Toute La Culture sur le Festival de Cannes dans notre dossier Cannes 2018

Cannes 2018, Semaine de la critique : « Sauvage », portrait brutal et tendre d’un jeune prostitué
Cannes 2018 : « Samouni Road », le documentaire tragique et rigoureux de Stefano Savona à la Quinzaine
La Rédaction

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