Cinema
[Cannes, 2021] Jour 6 : Voyages et transmission, Compartiment n°6, l’île de Bergman, Tre Piani et Évolution…

[Cannes, 2021] Jour 6 : Voyages et transmission, Compartiment n°6, l’île de Bergman, Tre Piani et Évolution…

12 juillet 2021 | PAR Yaël Hirsch

Sur la Croisette, les deux mondes des vacanciers et des festivaliers se sont croisés plus que jamais ce dimanche 11 juillet, dans la joie et l’effervescence malgré certaines craintes face à la situation sanitaire et les annonces gouvernementales prévues. Thierry Frémaux se veut rassurant, il n’empêche que… Entretemps, les films de notre journée ont tous su nous amener très loin en voyage et/ou interroger tout ce qui se transmet. Une dimanche de cinéma, coupé en deux par un grand bain de mer intemporel… Suivez-nous sur la Croisette… 

À 8 h 30, en salle du 60e, c’est au son du « Voyage, Voyage » de Desireless que nous entrions par la petite porte du  Compartiment n°6, de Juho Kuosmanen dans la Russie des années 1980. Road movie sensible aux images ciselées, le film nous permet de suivre une étudiante qui prend un compartiment de train pour aller vers le grand Nord découvrir des gravures datant de 10 000 dans la pierre au Cercle arctique… Et nous avons adoré, et voici notre critique

À 10 heures, on a pu encore une fois fréquenter les salles de cinéma inaugurées tout récemmentnotre récit ici – situées dans le Cineum, à Cannes dans le quartier de la Bocca. Cette fois, ses très confortables fauteuils nous ont permis de profiter d’une projection de Bonne mère, deuxième film réalisé par Hafsia Herzi, actrice révélée dans La Graine et le Mulet. Un bien beau moment, au final, à la suite d’une interprète principale fantastique, Halima Benhamed, impériale et solaire dans le rôle d’une femme issue d’un milieu pauvre tâchant d’assurer le meilleur à sa famille, et notamment à son fils en attente de jugement. Un film présenté au sein d’Un certain regard.

À 11 heures, place au film hors compétition De son Vivant d’Emmanuelle Bercot en salle du 60e. Benoit Magimel y campe un comédien trop jeune pour le cancer du pancréas qui est en train de le tuer. Avec le bon oncologue, lui et sa mère, jouée par la merveilleuse Catherine Deneuve, maximiseront les mois qui restent. Un film où tout est appuyé, l’onctuosité du médecin, comme l’empathie de Cécile de France et la musique mais où le jeu des acteurs fait des petites miracles. La transmission, elle, a lieu dans les cours de théâtre que donne le jeune condamné… 

À 11 h 45 sur la plage Nespresso (où nous avons enfin découvert le divin capuccino glacé, hautement recommandable !) nous avions rendez-vous avec la réalisatrice Laura Samani qui nous a beaucoup touchés avec Piccolo Corpo (lire notre critique). Dans une robe bleue merveilleuse et avec des diamants sous les paupières, elle nous en a dit plus sur l’importance des dialectes en Italie et la manière dont elle a habité les paysages sublimes du film avec sa caméra. Retrouvez notre interview ici prochainement. 

À 14 h 15, nous avions rendez-vous à la Quinzaine des réalisateurs mais aussi dans les bois de Roumanie, sur les pas d’une petite équipe d’aide humanitaire qui se retrouve bien embourbée. La comédie naturaliste de Radu Muntean Întregalde pratique une unité d’action et de lieu et aussi le jeu subtil de l’arroseur arrosé : l’aide humanitaire en danger est aidée, et les personnages s’en trouvent révélés et transformés. Photo merveilleuse, interactions puissantes entre les personnages, corps de vieillard triomphant… C’est un très beau film qui nous a fait nous promener dans les bois… 

À 15 h 30, on a pris la route pour un nouveau documentaire présenté au sein du programme spécial Cannes pour le climat. Produit notamment par Marion Cotillard, Bigger than us est un film qui suit une toute jeune fille originaire de Bali, ayant commencé à se positionner en faveur de l’écologie en luttant contre la pollution due au plastique, et partant à présent à la rencontre d’autres toutes jeunes personnes très engagées, pour leur âge, sur plusieurs continents. Un film de Flore Vasseur, bien concentré sur les quelques profils engagés qu’il décrit, et ne s’éparpillant pas. On pourrait trouver sa forme un peu trop léchée et feel good à tout prix, mais la noblesse, la justesse et l’importance de certains combats menés par ces jeunes – comme par exemple la lutte contre le mariage forcé et l’interruption des études des préadolescentes au Malawi, se retrouvant tout de suite enceintes ensuite – emportent l’adhésion, et restent peintes sans pathos. Avec, en prime, une belle photographie due à Christophe Offenstein.

À 16 h 30, c’était notre moment de mer bleue ! Nous n’avons peut-être pas choisi le meilleur jour, dimanche, où la foule était massée sur le sable, mais nous avons choisi la plus belle des deux plages publiques de la Croisette : la plage Zamenhof, que longe une vraie… bibliothèque ! L’eau était follement chaude, l’impression de se mêler aux vacanciers le temps d’un bain d’une dizaine de minutes, grisante et oui, c’est aussi cela Cannes… 

À 17 h 30, en salle Debussy, c’est en Compétition que nous avons découvert le magnifique dernier film de Nani Moretti. Transposition à Rome du livre de l’écrivain israélien Eshkol Nevo, Tre Piani (Trois étages) décrit par paquets de 5 ans les états d’âme de voisins d’un quartier chic. Avec un casting extraordinaire (Alba Rohrwacher, Margherita Buy, Riccardo Scamarcio et Nani Moretti lui-même en père brisé par son fils), Tre piani parle de ce qui ne se transmet plus, des faux pas qui cassent la chaîne de transmission, mais aussi de ce qui passe, malgré tout… L’image de Michele D’Attanasio est toujours aussi magique et le film prend aux tripes sans jamais déborder de son cadre strictement fixé. 

À 17 h 30 également, il était l’heure de se confronter à un film à l’atmosphère et à la réalisation étranges, et marquantes : Les Poings desserrés, de la russe Kira Kovalenko. Une production qui sortira dans les salles de cinéma françaises distribuée par ARP Selection. Dans une ville de Russie où l’on voit défiler béton, montagnes, nuits alcoolisées, jeunes tirant à balles ou à explosifs réels, et fils aînés partis pour les grandes métropoles et revenus sans trop d’horizon, on suit une famille sans mère, marquée par de grandes blessures et de grands traumas non dits. Avançant, justement, en privilégiant les omissions, ce film-ci commence par poser face à son spectateur de gros blocs de sentiments – noirs et lumineux, mêlés – et lui laisse bien heureusement le temps ensuite de trouver un chemin en eux.

À 19 h 15, on a eu rendez-vous avec un film chinois présenté Hors compétition : Are you lonesome tonight ? Une production vraiment dans la lignée des films noirs chinois ayant imposé leurs marques dans les salles de cinéma françaises – Le Lac aux oies sauvagesBlack Coal… –avec une forme de puzzle, assez agréablement égarante.

À 20 heures, la transmission est celle du trauma chez le hongrois Kornél Mundruczó qui après Lune de Jupiter revenait en section Un certain regard où il nous avait percutés avec White God. Évolution met en scène trois générations issues d’une naissance : celle d’Éva (Lili Monori) sur la place d’appel d’Auschwitz… Avec la magie qu’il sait insuffler à ses films et à ses pièces, Mundruczó parle en trois tableaux et avec des dialogues d’une puissance atomique de la manière dont trois générations ont pu se construire après la survie à l’impensable… C’est simplement magistral. 

À 22 h 30, nous avons suivi Mia Hansen-Løve dans son journal des vacances d’été. Celles-ci se retrouvent en compétition officielle et se sont passées sur l’île d’Ingmar Bergman, Faro, avec un casting international : Vicky Krieps, Tim Roth, Mia Wasikowska et Anders Danielsen Lie ! Dans Bergman Island, l’on suit le couple Roth/Krieps dans leur résidence d’artiste dans les dunes habitées par les films du maître. Évidemment le fantôme intransigeant du réalisateur, et dormir dans le lit de Scènes de la vie Conjugale, n’empêchent pas le désir et les tentations de naître au détour d’un bain de mer, d’un sauna sur la plage ou d’une balade à vélo pour visiter sa maison… Une note légère et fraîche pour finir une journée dense par un voyage sensuel et référencé. 

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Visuels : YH et GN

 

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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