Cinema
Belfort, jour 2 : Orson Welles, Bernadette Lafont et début de la Compétition

Belfort, jour 2 : Orson Welles, Bernadette Lafont et début de la Compétition

02 décembre 2013 | PAR Yaël Hirsch

 

 

 

Premier jour de compétition et dimanche riche en événements, au Festival Entrevues. Avec la première projection en France du film retrouvé cet été d’Orson Welles, un hommage à Bernadette Lafont et un DJ Set nocturne à la Poudrière sur des thèmes extraits des films de Carpenter, on peut dire que la journée a été riche en émotions diverses et variées.

Alors que petit à petit, effet de la crise, ou fin de siècle qui dure, la thématique transversale de la commedia des ratés s’impose et que la question de la pauvreté extrême dans son humanité semble baigner l’ensemble des films projetés à Entrevues, nous avons commencé la journée par un classique du genre : La vie de Bohême revu par le réalisateur finlandais Aki Kaurismäki. Tourné en 1991 et très fidèle au roman de Murger, le film montre un pari sans âge (comme l’était dernièrement Le Havre) où 3 artistes s’entraident pour vivre pour leur œuvre, chose difficile. Mais les femmes subsistent moins bien face au froid et aux assauts des huissiers, et les trois célibataires rendent leurs moitiés bien malheureuses. Tendre, plein d’humour et terriblement triste, ce chef d’œuvre en noir et blanc a le classicisme des grandes œuvres qui ne se démodent jamais.

C’est le vague à l’âme après ce premier bijou que nous avons abordé la compétition. À Belfort, afin que les moyens et les courts en lice ne passent pas à la trappe, ils sont toujours accolés aux longs métrages des jeunes réalisateurs internationaux qui concourent au Festival. Si bien que nous avons pu voir en une séance deux films : d’abord Ein kleiner Augenblick des Glücks (Un petit moment de bonheur) de l’Allemand Thomas Moritz Helm, qui met en scène un don juan un peu vieillissant et désargenté dans un univers urbain froid et impersonnel où les femmes ont le pouvoir et détiennent aussi les paquets de cigarettes. Le moins humain des films de la journée, malgré un œil certain d’une caméra maîtrisée. Parfaitement inscrit dans la thématique des ratés magnifiques, le long See You Next Thursday de Drew Tobia met en scène une jeune caissière enceinte (superbe Eleanore Pienta, qui n’est pas sans rappeler, par sa bouille aussi ronde que le ventre, la Greta Gerwig de Frances Ha), vivant dans un taudis de Brooklyn et tentant, bon an, mal an, de renouer des liens tendres avec une mère qui a été alcoolique et destructrice et qui se montre repentie et adolescente… Entre alors en jeu la sœur artiste qui a trouvé compagnie et réconfort auprès d’une femme black plus âgée… En présentant le film, Drew Tobia nous a prévenus qu’il nous ferait grincer. Et le trio des femmes magnifiquement misérables de cette comédie déjantée va très loin dans l’humiliation et l’hystérie. Il y a pourtant dans ce film, par delà les excès, beaucoup de tendresse, et l’on s’identifie, malgré les archétypes et les caricatures. Surtout, See You Next Thursday sort du schéma épuisant du film calibré pour Sundance : les personnages ne sont pas « un peu décalés » mais « très gentils au fond pour ceux qui savent le voir ». Ils sont juste barrés et insupportables, car profondément malheureux et acculés à une pauvreté qui râpe peut-être plus dans cette comédie que dans un documentaire. Le réalisateur maîtrise parfaitement son image et sait arrêter le film là où il faut. S’il n’est peut-être pas assez radical visuellement pour emporter l’adhésion du jury de Belfort, le film nous a grandement séduits.

Nous avons poursuivi notre journée dans la veine créative de la compétition, avec un court métrage de 17 minutes absolument bluffant d’Emmanuel Gras, le réalisateur de Bovines, sur la perte d’humanité brusque qui accompagne la perte d’un domicile fixe. Avec un texte en voix off, extrait d’un véritable témoignage sur la chute dans la rue, la caméra erre dans un Paris aussi monumental qu’hostile, du point de vue de celui qui a perdu son logement et cherche un abri. Sobre, grandiose et porté après la projection par un discours d’une modestie et d’une rigueur absolument remarquables, Être vivant est pour l’instant la pépite qui nous a le plus marqués, lors de cette 28e édition d’Entrevues. Le long métrage qui a suivi, Monsieur Morimoto, de Nicola Sornaga, suivait aussi un sans-abri, mais cette fois-ci, un vénérable artiste japonais dans un Paris plus rieur, fantasque et jouant plus sur les clichés.

À 18h30, la fameuse première projection du film d’Orson Welles, Too much Johnson, qu’on croyait perdu et qu’on a retrouvé dans les archives d’une cinémathèque italienne, n’a pas fait salle comble, mais a attiré un public nombreux, dont le maire de Belfort. Présenté par le critique Jean-Pierre Berthomé avant et pendant l’intrigue et accompagné au piano par une improvisation de Gaël Mevel, le film est une sorte de copie préparatoire de comédie burlesque et muette en 3 prologues, qu’Orson Welles a tournée en 1938 (trois ans avant Citizen Kane) à l’âge de 23 ans, à New York. Dans cette intrigue où un mari jaloux poursuit l’amant de sa belle brune de femme sur les toits de Manhattan (M. Berthomé a fait un très joli travail de situation des buildings) avant que la folle équipe ne s’échappe sur un ferry vers Cuba, on trouve déjà la signature du maître, et certaines scènes font déjà penser au Criminel ou à La Splendeur des Amberson. Malgré tout, tandis que le film est bien conservé (et restauré) mais incomplet, et que certaines scènes sont répétées plusieurs fois, le côté dada et languissant de ces 66 minutes qui ne devaient durer que 40 dans le projet de Welles, peuvent quelque peu ennuyer un public qui ne serait pas à 200 % cinéphile. Chapeau en tout cas à l’équipe qui a présenté le film ! (voir notre photo de Lili Hinstin, Jean-Pierre Berthomé et Gaël Mevel autour du piano).

Tout juste le temps de sortir et de remonter les escaliers et nous étions immergés dans un hommage à Bernadette Lafont en deux parties : d’abord un documentaire très décontracté de la comédienne récemment disparue, présenté par ses réalisateurs André S. Labarthe et Estelle Fredet ; puis la projection des Bonnes femmes de Claude Chabrol, avec une Bernadette Lafont compagne de Stephane Audran et flamboyante de sexualité dans un Paris boutiquier et ennuyeux. Alors que le documentaire commence par une phrase de Truffaut disant que « Bernadette Lafont, c’est Boudu », l’hommage est resté dans la thématique de la journée, même si le Chabrol est plus un beau documentaire à la fois sur l’ennui et sur les mœurs nouvelles qui arrivent avec l’accès des femmes au travail et le libre usage qu’elles font de leur corps…

La soirée s’est terminée par un chaleureux dîner à la salle des fêtes d’un Belfort où le ciel découvert laissait apercevoir les étoiles mais où la température était glaciale. Après une bonne soupe et un débriefing avec des distributeurs et programmateurs passionnés de nos coups de cœurs de la journée, nous étions conviés à un DJ set dans une salle placée juste sous la garde du fameux lion de Belfort : la poudrière. Thème de cet intermède musical ? John Carpenter, soit le grand absent de notre journée, et qui le sera resté, car il était bien tard et nous devions encore écrire et se préparer – bien trop tôt – pour le départ.

Cette semaine à Belfort, ne manquez pas la présence de Jacques Doillon aux séances de la Fabrica, les séances commentées du cycle sur l’histoire irreprésentable L’image manquante, et mercredi 4 décembre, en entrée libre, l’hommage à Lou Reed avec la projection du fameux Berlin dans la scope de Julian Schnabel… De son côté, Toute La Culture vous en dira un peu plus chaque jour sur les films de la compétition.

Visuels : © Yaël Hirsch

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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