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[Interview] Guillaume Brac pour son très beau « Tonnerre »

[Interview] Guillaume Brac pour son très beau « Tonnerre »

31 janvier 2014 | PAR Olivia Leboyer

Toute La Culture avait rencontré Guillaume Brac pour son extraordinaire Un monde sans femmes (voir notre interview). Deux ans plus tard, nous le retrouvons avec plaisir pour la sortie de Tonnerre (voir notre critique), un très beau film, toujours avec Vincent Macaigne. Tonnerre vient de sortir en salles, nous vous le recommandons très vivement !

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Tonnerre est un film frappant, comme un coup de tonnerre, avec des moments heureux, doux et puis l’irruption d’une violence soudaine.

Guillaume Brac : Oui, le film possède un rythme particulier, avec des ruptures de ton, des points de bascule. Avec mon monteur, Damien Maestraggi, nous avons beaucoup travaillé le rythme, c’était essentiel de préserver cet équilibre très fin.
Au début, l’histoire d’amour a quelque chose d’idyllique, de presque trop parfait. Les signes s’enchaînent avec une sorte d’évidence, et l’histoire entre Mélodie (Solène Rigot) et Maxime (Vincent Macaigne) débute très rapidement. Un musicien qui tombe amoureux d’une jeune fille appelée Mélodie, ça sonne un peu comme dans une chansonnette ou un conte de fées. On a envie d’y croire. Et pourtant, si on voit le film deux fois, on se rend compte que ces débuts merveilleux portent en germe quelque chose de plus inquiétant, une menace sourde. Tout va trop vite, les étapes se succèdent en condensé, comme par enchantement : la danse de séduction endiablée de Maxime, le cinéma, le week -end en pleine nature, le déjeuner avec la famille. Dans certaines scènes, au café par exemple, on sent que Mélodie n’est pas tout à fait là, qu’elle se pose des questions. Elle dit à Maxime que, pour elle, l’amour ne suffit pas, que dans la vie on ne peut pas dépendre entièrement de quelqu’un. On sent que ce n’est pas à Maxime qu’elle pense alors. Mais, à cet instant, une interruption amusante et peut-être une trop grande impression de plénitude, empêchent Maxime de prêter attention à ces signes précurseurs.

Au début, Maxime et Mélodie paraissent bien dans leur peau, très naturels. On se rend compte, progressivement, qu’ils portent des fêlures, d’autres visages.

GB : Oui, j’ai choisi Solène Rigot justement parce qu’elle est très lumineuse, pleine de vie. Son visage a quelque chose de très rassurant. Du coup, ses réactions surprennent, aussi bien Maxime que le spectateur. Quant à Maxime, j’étais très heureux de pouvoir montrer une autre facette de Vincent Macaigne, qui est un ami proche. Dans Tonnerre, Vincent est à l’aise dans son corps, et séduisant aux yeux d’une jeune fille de vingt ans. Dans ses films, il est souvent un peu moins sexué.

Dans La Bataille de Solferino, on sent quand même une tension érotique avec son ex-compagne, dans leur violence même ?

GB : Oui, j’ai d’ailleurs adoré le film de Justine Triet. Pour moi, La Bataille de Solferino est l’un des meilleurs films de l’année dernière. Mais Vincent fait partie du passé amoureux de Laetitia (Laetitia Dosch), ici on le voit, amoureux de Mélodie, dans un amour incarné. Dans chacun de ses films, Vincent Macaigne montre quelque chose de différent, plein de nuances. Que ce soit dans La Fille du 14 juillet d’Antonin Peretjatko, dans La Bataille de Solferino de Justine Triet, dans 2 automnes 3 hivers de Sébastien Betbeder, ou chez moi dans Le Naufragé, Un monde sans femmes et Tonnerre, Vincent n’est jamais exactement le même. Plus ou moins empêtré, plus ou moins violent, plus ou moins intégré dans la société… Il a une telle personnalité, une telle présence, qu’il y a évidemment toujours quelque chose de lui. Et puis, depuis Un monde sans femmes, Vincent a changé, d’une certaine manière, tout comme le regard des gens sur lui. Il a acquis un statut, un éclat nouveau. Le montrer embarrassé dans sa timidité aurait été répétitif et faux. Je voulais aussi filmer son évolution.

On a l’impression, dans le film, de voir d’un côté le triangle Maxime/Mélodie/Yvan et, symétriquement Maxime/son père/sa mère morte ? Comme si, dans la disparition de Mélodie, une scène d’abandon initial se rejouait ?

GB : Il y a un abandon qui se répète. Et la relation entre Maxime et son père prend plus d’ampleur au fur et à mesure que le film avance. Au début, le père est un peu précautionneux, il veille à ne pas déranger Maxime. Ses apparitions en cycliste sont assez insolites, presque burlesques. Puis, progressivement, le personnage du père prend plus d’épaisseur.

Si Maxime tombe aussi soudainement amoureux de Mélodie, c’est presque pour échapper au face-à-face oppressant avec son père ?

GB : Oui, il y a une gêne mutuelle. Et Maxime trouve une échappatoire dans cette histoire d’amour. En même temps, l’idylle avec Mélodie correspond vraiment chez lui à quelque chose de profond. A la fin du film, en effet, on se recentre sur la relation entre le père et le fils, qui se parlent dans la cuisine, font du vélo. D’ailleurs, Bernard Menez porte, à la fin, la même chemise rouge à carreaux noirs que Vincent Macaigne dans Un Monde sans femmes. Comme s’il avait pris le relais. Dans Tonnerre, c’est à Bernard Menez d’incarner le pôle de tendresse, de solitude un peu mélancolique. C’est la femme de Bernard Menez qui a, la première, vu Un monde sans femmes, et qui l’a conseillé à son mari. Je suis très heureux que Bernard Menez joue dans mon film. Il a ce côté burlesque, farfelu, et cet autre aspect, si émouvant. Je ne ferai jamais un film où il n’y aurait pas ces contrepoints un peu burlesques, qui désamorcent le sérieux, l’émotion. Bernard Menez est capable de transmettre cet équilibre fragile et précieux.

Comme dans Etats atmosphériques, la violence laisse place, à la fin, à une certaine douceur, très belle.

GB : Oui, il y a, à la fin, une promesse d’apaisement. C’est ce qui rapproche, sans doute, Tonnerre de Un monde sans femmes. C’était important, qu’il y ait une sorte de retour à la normale, à plus d’humanité, et que Mélodie se montre, à la fin, capable d’un vrai geste. C’est un peu comme si Maxime avait plongé dans un cauchemar, d’où il s’éveillait brusquement.

Si le début de l’idylle est très romantique, la rupture intervient aussi par la technologie, l’apparition brutale du portable, vecteur de sms terribles ? Quand les personnages se parlent face à face, on voit qu’ils sont tous, y compris le jeune rival footballeur, beaucoup plus intelligents que les bribes qu’ils envoient par sms.

GB : Oui, j’ai moi-même du mal avec les sms, le portable, les mails, et même le téléphone ! C’est toujours mieux de parler avec quelqu’un en vrai. Le portable qui envoie des sms brutaux, c’est évidemment vecteur d’incompréhensions. D’ailleurs, si Mélodie avait simplement parlé à Maxime, en lui expliquant la situation, il n’y aurait pas eu de film ! C’est l’absence, la disparition inexpliquée, qui favorise la cristallisation et l’obsession. Ce moment où l’autre se dérobe sans qu’on comprenne pourquoi, c’est une situation assez universelle, qui peut parler à tout le monde. Tonnerre parle de ces traces que les histoires d’amour, même les plus courtes, laissent dans une vie.

Avec les morceaux de Rover, le prénom de Mélodie, la musique, tout comme le paysage, prend une place importante dans Tonnerre ?

GB : La musique intervient par petites touches, mais elle est essentielle au film. La musique de Rover correspond vraiment au climat du film. Quant aux paysages, oui, ils sont de véritables personnages. Les plans d’ouverture et de fin montrent d’ailleurs la ville, en surplomb. Plusieurs habitants de Tonnerre, que je connais très bien, jouent dans le film. En particulier Hervé, qui porte la scène la plus essentielle du film. C’est lui qui, en quelque sorte, transmet à Maxime une angoisse, une violence potentielle, presque palpable. Il y a, dans cette scène, quelque chose de vital qui est en jeu, qui déborde le cadre de la fiction.

Tonnerre, de Guillaume Brac, France, 1h40, avec Vincent Macaigne, Solène Rigot, Bernard Ménez, Jonas Bloquet, Hervé Dampt, Marie-Anne Guérin. Sortie le 29 janvier 2014.

visuels: affiche officielle du film; photo ©Pamela Pianezza.

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Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

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