Cinema

Arras Film Festival : Assayas et Jaoui en avant-première, et une superbe Compétition

Arras Film Festival : Assayas et Jaoui en avant-première, et une superbe Compétition

11 novembre 2018 | PAR Geoffrey Nabavian

A l’Arras Film Festival 2018, outre des avant-premières de films prestigieux et attendus, la section Compétition Européenne propose un excellent cru, en cette 19e édition. Elle donne à suivre des œuvres aux scénarios brillants, où les héros sont aux abois et doivent prendre position, ou des films choraux aux formes percutantes…

Cette année, l’Arras Film Festival fête ses dix-neuf ans. Les prix de sa Compétition Européenne – parmi lesquels l’Atlas d’or – seront remis dimanche 11 novembre. Chance : les productions qui composent la sélection de cette année rivalisent de qualités, pour la plupart.

Cette année, certains héros des films en Compétition Européenne à Arras sont confrontés à de grandes envies de fuite. Et certains scénarios, très bien écrits, nous donnent envie de partir à leur suite. En particulier celui de The most beautiful couple, qui, s’il n’est pas totalement neuf dans son thème (le face-à-face entre une femme ayant subi un viol et son tout jeune bourreau, recroisé par hasard par le mari de la victime), témoigne néanmoins d’une belle finesse d’écriture. Ses scènes amples ne tombent pas dans le thriller facile ou le drame larmoyant : elles préfèrent s’ancrer dans un quotidien très juste, très concret, pour guetter les poussées émotionnelles qui assaillent les personnages, déchirés par leur situation. Entre autres qualités, le film compte aussi la réalisation solide de l’allemand Sven Taddicken (Le Bonheur d’Emma), et l’interprétation sans faille d’un quatuor d’acteurs de premier plan : Luise Heyer, très forte pour suggérer ses fêlures sans forcer, Maximilian Brückner, qui passe de la sensibilité à la violence avec une belle aisance, Jasna Fritzi Bauer, charismatique, et Leonard Kunz, qui incarne la sauvagerie du violeur de façon physique et effrayante.

Si Winter Flies, film de la même section signé par le tchèque Olmo Omerzu (Family Film), a plus de mal à convaincre, avec ses deux héros mineurs, aux personnalités un peu déjà-vues, qui partent en voiture volée dans un road-movie sans beaucoup de fond, l’une des pépites du jour en Compétition pour l’Atlas d’or se nomme The Eternal Road. Réalisé par le finlandais Antti-Jussi Annila, il s’attache à l’histoire vraie de Jussi Ketola, accusé d’être communiste par l’extrême-droite de Finlande dans les années 30, réfugié malgré lui en U.R.S.S., et devenu espion contre son gré dans une ferme d’immigrés volontaires américains, au cœur de la campagne soviétique. Le thème de ce film inspiré de faits tristement réels fait tout son prix : on est impressionné de découvrir cette communauté d’Américains pauvres, venus vivre l’idéal communiste en U.R.S.S. . Sans savoir que la paranoïa et les principes dictatoriaux auraient raison d’eux… The Eternal Road offre en prime une reconstitution minutieuse, et pas empesée du tout, de l’époque décrite : les danses et la musique de ce temps, les mœurs et surtout la vie rurale d’alors se trouvent splendidement peints, avec un très bel équilibre dans les choix esthétiques. Très maîtrisé au niveau de sa mise en scène, ce film se distingue enfin, bien sûr, du fait de ses acteurs : Tommi Korpela (Les Lumières du faubourg), habité, Hannu-Pekka Björkman (L’Autre Côté de l’espoir), rigolard et menaçant, et Sidse Babett Knudsen (la série Borgen), toujours excellente. Un film auquel on souhaite une sortie dans les salles françaises.

Scénarios-puzzles et formes novatrices

Côté avant-premières, le prestigieux nouveau film d’Olivier Assayas, Doubles vies, vient faire son impression. Il propose une forme convaincante, et un scénario qui laisse, hélas, un peu moins satisfait. Situé dans le monde de la littérature, il oppose un éditeur (Guillaume Canet, ici excellent et charismatique), un écrivain (Vincent Macaigne, bien naturel et bien juste), et l’univers qui gravite autour d’eux, à l’heure des changements dus aux techniques contemporaines. Les scènes de dialogue très écrites imaginées par Olivier Assayas impressionnent en pas mal d’endroits : l’œil du réalisateur parvient à les transfigurer, à les rendre vivantes et pleines d’enjeu. Mais quelques clichés s’invitent dans l’histoire, et le scénariste Assayas semble ne pas vouloir aller au bout de son sujet… Ce qui fait que l’intérêt se dilue, malgré de très bons interprètes (Juliette Binoche, Nora Hamzawi…). Doubles vies sortira dans les salles françaises le 16 janvier 2019.

C’est du côté de la Compétition Européenne, encore une fois, que se cache un film choral vraiment très marquant : Panic Attack, premier long-métrage du polonais Pawel Maslona. Présenté comme une comédie acide mêlant plusieurs histoires, il se révèle très énigmatique, et finalement vertigineux. A coup de scènes réalistes tirées vers le délirant, et de situations d’urgence, il raconte comment des personnages se voient progressivement confrontés à des chocs : mort, fatigue, piège concret, ou instants où la fragilité psychologique guette sont peints, dans toute leur durée meurtrière… Un homme et une femme en avion, un jeune serveur qui tente de garder la main sur son Internet durant un mariage, sa sœur camgirl qui reçoit des copines pour commémorer un décès, ou un gamin en plein bad trip dû au cannabis qui menace le jeune serveur par smartphone interposé, sont autant de figures de ce film étonnant. Leurs histoires s’entremêlent dans un enchevêtrement très fin de fragments et de temporalités qui plonge le spectateur en plein vertige, et qui impressionne beaucoup, par les liens qu’il parvient à tisser. Soutenu par un travail très fort sur le son, une mise en scène aux effets intelligents et des interprètes aussi impressionnants qu’attachants, Panic Attack fait toucher du doigt cet instant terrible et effarant où les changements les plus profonds se produisent. Une splendide découverte, qu’on veut revoir tout de suite après l’avoir visionnée une première fois. Et un film bien plus convaincant que la comédie française à visée légèrement acide présentée le soir en avant-première à Arras, à savoir Les Bonnes Intentions (dans les salles le 21 novembre) : minée par son personnage principal, pas très bien écrit et plutôt irritant, et par ses gags appuyés, cette production se révèle plus gênante que tendre ou émouvante.

L’Arras Film Festival se poursuit jusqu’au dimanche 11 novembre. Ses séances sont ouvertes à tous, y compris pour la section Compétition Européenne. Les Prix de celle-ci seront remis le dimanche 11 novembre au soir. En 2018, le jury de l’Atlas d’or, présidé par Emmanuel Finkiel (réalisateur de La Douleur), compte dans ses rangs l’actrice Marilyne Canto, l’acteur Grégoire Leprince-Ringuet, le producteur Jacques Fieschi, et l’actrice Lucia Sanchez.

Réservations : http://www.arrasfilmfestival.com/

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Visuels : The most beautiful couple © One Two Films / Arsam International

Winter Flies © Endorfilm

The eternal road / détail de l’affiche étrangère

Doubles vies © Ad Vitam

Panic Attack / détail de l’affiche étrangère

Les Bonnes Intentions © 20th Century Fox France

Infos pratiques

La Villette
Opéra de Reims
Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale. Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival. CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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