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Venise, jour 1 : Giardini – L’art vidéo et les dessous de la réalité à l’honneur à la 58e biennale

Venise, jour 1 : Giardini – L’art vidéo et les dessous de la réalité à l’honneur à la 58e biennale

09 mai 2019 | PAR La Rédaction

Pluie battante pour le premier jour de « preview » (réservée aux pros et à la presse) de cette 58e biennale d’art contemporain de Venise où Toute La Culture a pu voir les fameux pavillons des Giardini et assister à la chaleureuse inauguration du pavillon français. L’évènement ouvre ses portes au grand public dès samedi…

Par Vincent Fournout et Yaël Hirsch

Sous le commissariat du britannique Ralph Rugoff, cette nouvelle édition de la biennale s’est donné pour titre le charmant « May you live in interesting times ». La grande exposition que le commissaire a organisée dans le pavillon principal des Giardini réunit ainsi les artistes qui remettent en cause notre quotidien, ce qui donne lieu à un néo-surréalisme assez attachant. Dès l’entrée, nous nous retrouvons plongés dans une nappe de brouillard créé par Lara Favaretto qui nous fait naturellement prendre l’eau dès qu’on s’approche du lieu qui semble hypnotique. A l’intérieur on la retrouve à traverser une pièce assez réussie, assez proche d’un cabinet de curiosité où elle nous fait entrer dans sa tête.

Riche, tortueuse et très « bric broc », l’exposition elle-même est un vrai test de Rorschach. La vidéo est très présente avec notamment un film très prisé de Apichatpong Weerasethakul et le « Walled unwalled » de Lawrence Abu Hamadan qui met en vidéo la narration de cas juridiques sur des bruits qui ont traversé les murs. Les dimensions peuvent aller du plus gigantesque (un corridor de lumière de Ryoji Ikeda nous chauffe et nous éblouit (« Spectra »), un grand oiseau de fer enfermé en cage de verre par les chinois Sun Yuan et Peng Yu qui nettoie du sang avec hystérie, un « Mur Ciudad Juarez » de Teresa Margolles qui interroge le monde de la drogue et des barrières, une installation vache de Nabuqi qui exhale même surréalisme que celui de Laure Prouvost, une ville modélisée en une pièce par Alex da Corte, ou une bibliothèque spatiale signée Yin Xiuzen. Les couleurs du réel éclatent, en peinture très réaliste avec les grandes toiles figuratives de Nicole Eisenman, ou de Jill Mulleady les mangas de Christian Marclay qui hurlent, les œuvres post dada de Rosemarie Trockel et le réalisme primitif de Henry Taylor. La sculpture nous ancre dans la chair quand les masques  de Jean Luc Moulene dialoguent avec ceux de Cameron Jamie et peut être avec les œuvres énigmatique de Neil Beloufa. Les photos de Maria Loboda résonnent avec les « Chimera » mythologiques de Haris Epaminonda. Dans « Bloom 6 », Ed Atkins se transforme en aquarelliste et en mygale, les panneaux colorés avec inscriptions multilingues de Slav & tatars nous cognent les yeux. Et même dans l’abstraction, la couleur nous saisit avec réalisme : c’est le cas des les graphs de Julie Mehretu et les fresques de Ad Minoliti. Le féminisme porte aussi haut ses couleurs avec les jeux transfrontaliers d’Alexandra Bircken jouent et les formes bizarres des meubles de Jessee Darling, et quand on passe vers des mondes souterrains, les photos en noir et blanc nous heurtent plus comme des faits que des fantômes, c’est le cas des clichés de Rula Halawani et Soham Gupta et sa série Angst au cœur de l’Inde la plus profonde, celle des parias, intouchables ou hors castes qui errent la nuit, ici flashés au cœur de leur humanité. Toujours l’Inde qui nous happe avec Gauri Gill et ces scènes villageoises traditionnelles où les protagonistes sont affublés de masques inquiétants en papier mâché. Avec les collages de Njideka Akunyili Crosby et l’ange du foyer repris à Max Ernst par Cyprien Gaillard ce sont les œuvres qui ont su le plus nous marquer par leur inquiétante étrangeté. 

Le moment le plus intense de la journée a été, sous une pluie assez soutenue, la chaleureuse inauguration du pavillon français, toute en bonne humeur par le Président de la Biennale, le ministre de la culture Franck Riester, qui a su parler avec bienveillance et précision du travail de Laure Prouvost, plasticienne lauréate du Turner Prize 2013, vivant en Belgique (Anvers lui consacre et qui représente notre pays cette année avec « Vois ce Bleu profond te fondre », road-movie réalisé avec la complicité de la commissaire Martha Kirszenbaum. Il a su évoquer son lien à la regrettée Agnès Varda, de sa troupe d’artistes aux talents divers (dont Flavien Berger à la musique) et son interrogation sur la modernité liquide. Après de beaux remerciements, Il a aussi mis en exergue la mise en avant des femmes dans l’art (Laure Prouvost est la 3e femme à représenter la France à Venise) et a annoncé que l’installation serait visible aux Abattoirs de Toulouse et au Lam de Villeneuve d’Ascq. Avec joie et chaleur, Martha Kirszenbaum a mis en avant la part du voyage dans le projet et dans un discours pataphysique, Laure Prouvost a mis en avant la tendresse, et son équipe aux mille talents. La file n’a pas désempli pour voir le pavillon français, qui correspond bien au thème de la biennale et a toutes ses chances d’être primé cette année.

Accueillis par une grotte on entre dans une salle de projection sous-marine avec un sol mou et un plafond qui parfois s’éclaire. Les symboles les voix et les personnages de Laure Prouvost dans son road-trip se relaient par une invitation au voyage où la cité renvoie vers le bleu large de la mer. Cest en anglais sous-titré en français. C’est beau, le travail sur le son est léché et c’est multiculturel etmulti-référentiel. C’est aussi plein de joie, de vie, d’accidents. Une autre salle met en scène dans la pénombre plusieurs installations qui reprennent la grammaire liquide et essentielle de l’artiste. Le pavillon offre un voyage dans les profondeurs marines qui est aussi une ascension.

L’autre moment festif était très vénitien. A l’heure du déjeuner, à la Serre des Jardins, nous avons été invités à voir les œuvres de Luigi Davori et Simone Carraro, à suivre la programmation sur la vie et l’histoire de la Lagune et de découvrir des vins vraiment faits avec des vignes de Venise. Depuis 1993, l’association Laguna Nel’ bicchiere fait 3 vins blancs et un vin rouge. Naturels et légers, ces vins sont délicieux et ne peuvent pas vraiment s’acheter si sauf si vous adhérez et cela vaut vraiment la peine de les goûter. La petite pause dégustation s’est prolongée avec des olives et de l’huile d’olive produites sur la lagune même. A cette occasion nous avons appris qu’il y a des oliviers DANS la biennale et que les écoles viennent travailler à leur récolte. La lagune c’est aussi tout un écosystème de pêche et de culture que les locaux tentent de protéger.

Après cette pause rafraîchissante et vraiment authentique, il était temps de partir à l’assaut des pavillons.

Nous avons commencé avec le pavillon canadien. Isuma, un collectif mis au service de la cause Inuit accueille le public avec One Day in the Life of Noah Piugattuk une installation vidéo de 112 mn retransmise en simultanée sur plusieurs écrans très haute définition. Dans la blancheur du grand Nord un groupe d’Inuit parlent avec un blanc de leur relation à l’homme blanc. C’est lent, beau, drôle et poignant à la fois. Isuma est aussi un projet qui résonne en ligne.

Trois femmes sont à l’honneur au pavillon coréen et elles interrogent l’identité et l’impact de l’histoire. Sous le titre « History has failed us but no matter », un parcours s’ouvre à nous et invite à nous jucher sur des bancs hauts et noirs pour suivre avec l’œuvre de Hwayeon Nam, le corps élégant d’une danseuse qui se confronte à des images d’archive. Plus sombre une autre dame filmée par Jane Jin Kaisen,nous fait voyager sur une rivière et imprime des images de guerre et une voix off d’analyse de mémoire sur cette lente navigation. Signée Siren Eun Young Jung, une à autre scène se déploie, qui est dédiée aux mouvements d’un comédien vraiment seul face à une salle vide. Tout de blanc vêtu, il chante de manière réaliste. Enfin une projection flash sur musique électro accélère le processus de l’histoire. Des rideaux sont à pousser pour se dépêtrer de l’installation et du passé. 

Le pavillon du Danemark saura nous remuer, voire nous angoisser un brin. Heirloom de Larissa Sansour met en regard une vidéo (encore !) dans un univers noir et blanc post apocalyptique avec une installation sombre monumentale qui suit les mouvements des spectateurs les plus audacieux ayant s’approcher. Oppressant. 

Du côté du pavillon suisse, « Moving backwards » de Pauline Boudry et Renate Lorentz met le public sur une scène pour le aire assister à un show hip-hop et paillettes où la réaction à la réaction est de marcher à rebours ou de porter les chaussures sur les mains pour les danseurs : Latifa Lâabissi, Marbles Jumbo radio, Nach, Werner Hirsch et Julie Cunningham. Le spectacle se poursuit avec un journal à prendre sur place avec des réflexions sur le repli identitaire.

Au pavillon des États-Unis, les grandes structures et les sculptures de Martin Puryear nous ont beaucoup parlé de liberté et de démocratie. On est un peu à la DIA Foundation mais avec plus de rondeur et l’on s’ébahit que le bronze puisse mimer l’osier. Géantes ou grandes mais jamais oppressantes les sculptures de l’artistes forment les maillons d’une chaîne qui rayonne de possibles. L’un de nos chouchous.

En Pologne, le « Flight » de Roman Stanczak fait atterrir un immense avion pimpé de naturel au cœur de la biennale.

Le pavillon brésilien est dans la lignée esthétique des inuits du pavillon canadien d’Isuma. Un travail sur le temps long, des images fantastiques et un respect profond de l’humain filmé. Mais ici nous sommes en pays chaud, très chaud. Swinguerra, des artistes Barbara Wagner et Benjamin de Burca, suit plusieurs écoles de Swingueira une danse populaire au Brésil. Chaque séquence, chaque image a été longuement discutée avec les danseuses et les danseurs pour un travail léché et libre à la fois. En changeant une voyelle dans le mot swingueira c’est aussi un jeu de mot sur la guerre et la relation complexe du Brésil avec les identités, les races et les genres.

Au pavillon autrichien, « Discordo ergo sum » de Renate Bertlmann présente l’amour comme un collage narcissique dada qui mène vers une série de rose en verre rouge percé.

Enfin, notre dernier favori de la journée est le pavillon russe.  Le retour du fils prodige d’après Rembrandt dans un dispositif mené par Alexander Sokurov et Alexander Shishkin-Hokusai. C’est une plongée monumentale au plus intime de l’oeuvre de Rembrandt qui nous est proposée dans un déluge d’images, de vidéos, de sensations, dans une ambiance clair obscur renforcée par des miroirs déformants. Tout le long les artistes s’interrogent. N’en-font ils pas trop ? Tout cela ne manque-t-il pas d’humour ? De distance ? Et non. Ça empoigne et c’est aussi pour ça que la Biennale de Venise garde toute sa puissance inédite.  

visuels : YH et VF

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