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Un marché de l’art alimenté par des biens spoliés, un cas particulier revisité par le Mémorial de la Shoah

Un marché de l’art alimenté par des biens spoliés, un cas particulier revisité par le Mémorial de la Shoah

24 mars 2019 | PAR Emilie Zana

Après avoir consacré une exposition aux regards d’artistes contemporains sur la Shoah, le Mémorial de la Shoah s’intéresse cette fois au contexte florissant du marché de l’art en France entre 1940 et 1944 dû à la spoliation artistique des Juifs. A l’aide d’une riche documentation cette exposition donne à voir un panorama assez large des différents acteurs du marché de l’art durant cette sombre époque. 

 

Tout débute en Allemagne où dès 1933 se dessine une « histoire du goût », d’après les mots de l’historienne Emmanuelle Polack, auteure de Le marché de l’art sous l’Occupation, 1940-1944 publié aux éditions Tallandier, 2019 et commissaire scientifique de l’exposition. La première salle de cette exposition nous donne ainsi à voir les différentes manifestations de la propagande artistique du parti nazi, notamment l’exposition à succès Entartete Kunst dénigrant l’art moderne, l’art dit dégénéré au profit de l’art aryen. Des photographies – défilant un peu trop rapidement sur écran – laissent également apparaitre le Fuhrer en homme de goût. Les critères nazis mis en place seront alors « calqués » et vont « pénétrer et infuser la France », par le biais de la presse, de manifestes ou encore d’expositions dans lesquels apparaissent des termes comme art Kasher ou art judéo-bolchévique

Plusieurs textes légaux accompagnent cette introduction et montrent la double législation – nazie et du gouvernement de Vichy – dont les Juifs sont victimes. A partir de l’été 1941, les Juifs vont se voir confisquer leurs biens et entreprises par les administrations françaises. Parmi ces biens, « près de 100 000 oeuvres et objets d’art transférés depuis la France en Allemagne ». Ces bouleversements auront un impact considérable sur le commerce de l’art.

En effet, le parcours de l’exposition qui suit étant thématique, on commence tout d’abord par quelques parcours de marchands d’art Juifs défendant l’art moderne dans leurs galeries parisiennes, notamment de Berthe Weill, Pierre Loeb ou encore Paul Rosenberg. Grâce à des reconstitutions habiles de leurs galeries et à l’aide d’une documentation variée, on découvre dans chaque mini-espace l’univers personnel de ces marchands d’art et leurs tragiques évolutions allant « jusqu’à la déportation sur dénonciation ».

On poursuit cette fois avec le monde des ventes aux enchères publiques, et plus particulièrement le célèbre hôtel Drouot à Paris où vont être vendues de nombreuses oeuvres spoliées (pas seulement artistiques) et où l’accès des Juifs sera d’ailleurs interdit. Les salles sont remplies, les prix s’envolent… On découvre avec stupeur l’ampleur de ces ventes qui compteront parmi ses acquéreurs des musées français. A Paris, « plus de deux millions d’objets transiterons entre 1941 et 1942″. La French Riviera est également de la partie avec le Savoy-palace à Nice mettant en valeur le trajet rocambolesque de la collection Dorville dont plusieurs oeuvres – prêtées par le Louvre, le Musée d’Orsay et le Musée des Arts décoratifs – sont présentées. Cette coopération inédite avec les musées dont se félicite la commissaire d’exposition « laisse envisager de futures actions communes ».

On finit ce parcours sur l’actualité des biens spoliés et revendiqués, cette affaire devenant de plus en plus urgente face à la lenteur des restitutions. Les sombres acquisitions des musées nationaux étant nombreuses, Emmanuelle Polack souhaite que les musées recherchent de façon plus active l’origine des acquisitions de cette période, et qu’ils les restituent. Quatre oeuvres restituées (et tout récemment une oeuvre de Thomas Couture) aux ayants-droits de familles juives spoliées sont d’ailleurs exposées dans la dernière salle de l’exposition.

Dans un discours prononcé à l’occasion de cette exposition le 19 mars, le Ministre de la culture Franck Riester a déclaré que « le Premier ministre nous a appelés, collectivement, il y a un an, à « faire mieux ». A donner un nouvel élan à une politique publique de réparation de la spoliation « artistique » – si tant est que la réparation soit jamais possible. Le ministère de la Culture va donc créer dans les toutes prochaines semaines une « Mission de recherche et de restitution des biens culturels spoliés entre 1933 et 1945 ». Il s’agira d’une structure ad hoc qui prendra le relais, en l’amplifiant, de l’action menée, depuis plusieurs années, par le Service des musées de France. »

Si on reste sur sa faim concernant le sujet des revendications des oeuvres spoliées, l’exposition met en lumière une enquête captivante mêlant art et histoire à l’aide d’archives inédites malgré un cartel parfois difficilement lisible. Cette exposition, sujet passionnant et brûlant d’actualité, pourrait agir comme un catalyseur.

 

EXPOSITION Le marché de l’art sous l’Occupation 1940-1944
Du 20 mars au 3 novembre 2019 au Mémorial de la Shoah, 17 rue Geoffroy–l’Asnier – Paris 4e
Ouverture de 10h à 18h tous les jours, sauf le samedi. Nocturne jusqu’à 22h le jeudi.
Entrée libre et gratuite #ExpoMarchéArt

 

Visuels ©EZ 

  • Des officiers nazis place Vendôme, Hugo Jaeger, photographe personnel d’Adolf Hitler, Tirage photographique moderne, c. 1940
  • Adolf Hitler et André François Poncet, homme politique et diplomate français, lors d’une exposition d’art français à Berlin. Heinrich Hoffmann, tirage photographique, 1937
  • Extrait de l’entretien de Pierre Loeb avec Madeleine Chapsal Pierre Loeb, 40 ans de galerie, 40 ans de peinture, l’Express, 9 avril 1964
  • Une du Monde, Philippe Dagen, article publié le 28 janvier 1997

Infos pratiques

Palmarès de la 20e édition du Festival International du Film d’Aubagne
« Apocalypse Bébé », Selma Alaoui adapte fiévreusement Despentes
Emilie Zana

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