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Zoom sur l’occupation des lieux culturels : le cas d’Ivry-sur-Seine et de Rosny-sous-Bois

Zoom sur l’occupation des lieux culturels : le cas d’Ivry-sur-Seine et de Rosny-sous-Bois

14 avril 2021 | PAR Anaëlle Padé

Margaux et William occupent respectivement le théâtre Georges Simenon à Rosny-sous-Bois et le TQI (Théâtre des Quartiers d’Ivry). Leur témoignage permet d’éclairer l’évolution de l’occupation des  lieux culturels et d’apercevoir la manière dont elle s’organise dans différentes villes. 

Un appel à la convergence des luttes

L’occupation du théâtre de Rosny-sous-Bois a commencé il y a un mois environ. Margaux Roussillon, âgée de 24 ans, prend une part active à ce mouvement. Elle habite la ville de Rosny, travaille à mi-temps comme assistante pédagogique dans un collège, suit des cours au conservatoire du 15ème arrondissement et passe les concours d’entrée pour les écoles nationales de théâtre. Bien que les occupations des théâtres, particulièrement en France, soient menées par des élèves ou jeunes intermittents, Margaux explique que l’occupation à Rosny a été lancée en premier lieu par des membres de la France Insoumise. Au fur et à mesure, d’autres personnes se sont greffées dont des jeunes qui étudient à l’Ecole Nationale des Arts du Cirque de Rosny et qui tiennent une place active dans l’occupation. Il y a aussi des musiciens, des membres de la CGT spectacle, des intermittents du spectacle dont des techniciens. La moyenne d’âge des occupants se situe autour d’une quarantaine d’années. William, qui participe à l’occupation d’Ivry depuis le 13 mars, indique que la moyenne d’âge des occupants au théâtre des quartiers d’Ivry est bien plus jeune que celle du théâtre de Rosny-sous-Bois, elle tourne autour de 25/30 ans. William a 28 ans, il est auteur, metteur en scène, acteur, et touche le RSA. Il dit avoir de grandes difficultés à vivre de ce qu’il fait. A Ivry, la vie associative et militante est prépondérante. Ainsi, l’occupation du TQI a touché des personnes extérieures au monde du spectacle. Par exemple, les agents territoriaux en grève avaient pris contact avec le mouvement et s’étaient rendus sur place. Les membres de la CGT sont aussi actifs ainsi que quelques Ivryens qui ont répondu à des appels lancés par la mairie sur les réseaux sociaux. En appelant des personnes de tous métiers à rejoindre l’occupation, la lutte se pérennise et le mouvement prend de l’ampleur.

Une volonté de toucher un public large : des actions dans la rue sont proposées

Pour toucher le plus de monde possible, des manifestations, actions, représentations sont organisées par les différents théâtres. Le modèle de ces actions publiques est le théâtre de l’Odéon qui organise de nombreuses Agora auxquelles participent des artistes. Abd Al Malik, qui avait dernièrement mis en scène Les Justes d’Albert Camus, avait marqué son soutien à la lutte en se rendant le 30 mars au théâtre de l’Odéon. Pour maintenir une large visibilité, il est nécessaire d’être actif sur les réseaux sociaux. Margaux Roussillon explique que les occupants du théâtre de Rosny-sous-Bois relayent leurs informations sur Facebook et Instagram. Chaque jour, à 16h, a lieu une agora diffusée en live. Quelques habitants ont repéré les rendez-vous publics et s’y rendent avec leur famille.  Au TQI, William note le bel esprit d’initiative et de création qu’engendre l’occupation. Les occupants viennent avec des idées à mettre en place ; action artistique, banderole, installations plastiques. S’il y a des décisions à prendre, les occupants en débattent au moment des assemblées générales organisées tous les jours à 19h. L’occupation au théâtre des Quartiers d’Ivry s’organise autour d’un système de référents. L’ancienneté de certains dans le mouvement fait qu’ils seront plus amènes de guider les autres. Mais, en aucun cas, que ce soit à Ivry ou à Rosny, n’a été établi de système hiérarchique. L’organisation du système repose avant tout sur un désir de renouvellement des forces mises en œuvre pour ne pas épuiser les occupants.

Une fatigue ressentie mais une mobilisation toujours active

Que ce soit au théâtre Georges Simenon ou au théâtre des Quartiers d’Ivry, Margaux et William notent l’éreintement et la fatigue provoqués par l’occupation constante des lieux, d’où la nécessité d’un renouvellement et d’un roulement des occupants, notamment la nuit, pour permettre à chacun de se reposer et de maintenir l’occupation. Les occupants du théâtre de Rosny-sous-Bois hésitaient à poursuivre l’occupation pour cause de manque d’effectif. Pour occuper le lieu 24h sur 24h, il faut que 35 personnes puissent être mobilisées pour organiser les roulements. Mais, récemment, la jauge se trouvait plutôt à 23 personnes, ce qui était insuffisant.  Il a été finalement décidé lors de l’AG du dimanche 11 avril que l’occupation serait reconduite à l’unanimité.

Au théâtre des quartiers d’Ivry, William accueille avec joie les élans de mobilisation qui permettent de tenir le coup. Le fait de se sentir soutenu donne espoir pour la suite. La vraie difficulté de la mobilisation vient de la fatigue puisque les personnes qui dorment sur place  ont des réveils très matinaux. L’accumulation de nuits écourtées est éreintante. En général, il y a une trentaine de personnes qui gravitent autour de l’occupation et une dizaine qui la mène activement en demeurant le jour et la nuit. William parle d’un « esprit très beau et nécessaire d’initiative ».

Une occupation parfois soutenue par les collectivités locales, mais pas toujours …

Pour que le mouvement puisse prendre corps, il faut que les directeurs des lieux et les mairies donnent leur aval pour que l’occupation perdure. On rappelle le soutien de Wajdi Mouawad exprimé aux occupants de La Colline à travers ces mots :

 « La Colline appuie, dans le dialogue et la confiance, le geste des étudiants qui ont investi son espace. Ils sont ici chez eux. Notre devoir est d’être à leur écoute, de les comprendre et de les encourager dans la démarche de leur pensée et l’impulsion de leur nécessité. Ce qu’ils expriment, ils l’expriment pour chacun »

William explique que la direction du théâtre des Quartiers d’Ivry a très bien accueilli l’occupation. Le hall d’entrée du théâtre, situé dans une ancienne usine, est très grand et permet d’offrir aux occupants un lieu où travailler et répéter. Avant l’annonce du confinement, l’occupation était menée jour et nuit au TQI. Depuis l’annonce, le TQI est occupé seulement la journée. Une salle de concert, Le Hangar, a accepté d’offrir un hébergement pour la nuit. William ajoute que le directeur du Hangar est un fervent soutien à la lutte et qu’il est très heureux que les jeunes se mobilisent pour la culture. Les occupants du TQI sont aussi en lien avec un squat qui leur amène parfois de la nourriture. Leur mouvement est soutenu par la mairie qui relaie les manifestations sur les réseaux et permet aux occupants d’organiser les rassemblements. Leur action est facilitée par le militantisme de la Ville d’Ivry dirigée par le maire PCF, Philippe Bouyssou.

A Rosny-sous-Bois, la situation n’est pas aussi évidente… Les occupants ne se sentent pas soutenus. Dès le début de l’occupation, la direction du théâtre et la mairie ont été hostiles à l’investissement du lieu. Le maire de Rosny-sous-Bois, Jean-Paul Fauconnet, qualifie l’occupation, dans un article publié sur son site internet, de « prise en otage politique d’un bien culturel municipal. » Il appelle les occupants à quitter les lieux. Ces derniers ne partagent pas les propos du maire et comptent rester aussi longtemps que possible.

Des revendications communes

Il est difficile de croire à la « prise en otage politique » mentionné par le maire de Rosny-Sous-Bois quand on sait que la majorité des théâtres occupés partagent des revendications similaires. En effet, les échanges constants entre les occupants des théâtres permettent de dessiner une liste de revendications communes :

  • La prolongation de l’année blanche promise par le président Emmanuel Macron et l’élargissement de celle-ci à tous les intermittents
  • Le retrait de la réforme de l’assurance chômage
  • L’abaissement du RSA à 18 ans

A ces revendications générales s’ajoutent d’autres spécifiques propres à chaque lieu. Un rendez-vous en ligne est prévu très prochainement entre le ministère de la culture et les représentants de chaque secteur culturel concerné. Il est aussi essentiel, pour tous les occupants des théâtres, d’accorder une attention particulière aux gestes de distanciation. Des tests obligatoires sont nécessaires pour toute personne souhaitant rejoindre l’occupation.  

© Visuel : M.F – Occupation Rosny-sous-Bois

 

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