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Souvenirs de Chéreau

Souvenirs de Chéreau

09 octobre 2013 | PAR Amelie Blaustein Niddam

A la rédaction, chacun à au moins un souvenir d’une oeuvre de Patrice Chéreau,  que ce soit au théâtre, à l’opéra ou au cinéma, voici nos témoignages.

Le film « Intimité » (2001) est probablement la première oeuvre de Chéreau qui m’a très profondément touchée. Bien sûr j’avais vu la « Reine Margot » et apprécié la fresque, mais c’est vraiment avec ce film que j’ai réalisé combien la force de vie, le sang et la chair peuvent animer, même et surtout une intrigue simple et ténue. C’est cette pulsation et son envers, la possibilité du pourrissement, qui m’ont vraiment troublée.Y.

Découvrir et redécouvrir l’opéra grâce à Patrice Chéreau en voyant pour la première fois en captation le Ring d’anthologie de Bayreuth (1976-1980) et comprendre, être immédiatement convaincu, que l’opéra peut représenter un idéal d’art théâtral quand l’action soutient le chant et non l’inverse. Chéreau n’use que d’une méthode : il lit l’œuvre, se confronte véritablement à elle, en fait ressortir le sens à travers une analyse dramaturgique forte. Son interprétation puissante et révolutionnaire de la tétralogie se situe à l’ère de l’industrialisation et de la naissance du capitalisme. L’or du Rhin n’est pas gardé par des sirènes ondoyantes mais par des prostituées derrière un barrage bétonné et s’ il n’a pratiquement rien conservé des inspirations légendaires et mythologiques du foisonnant livret, c’est pour mieux démystifier les dieux qui prennent un aspect humain et apparaissent comme des aristocrates déchus. Chéreau humanise les personnages et dirige les chanteurs comme des acteurs. Physiquement engagés, ils évoluent sur scène avec une organicité viscérale. Quel bouleversement que la reconnaissance intensément charnelle des jumeaux dans la Walkyrie. Un enchantement qui se renouvelle devant le faux départ déchirant des amants dans Cosi fan tutte, reformant la chaîne humaine du Rheingold avant de s’envoler vers les cintres en nacelle, devant l’Isolde mourante de l’hypnotique Waltraud Meier le front rougi d’une coulée sanguine qui la vide avant de tomber éternellement, ou bien encore face à l’immobilisme effaré d‘Elektra entre la vie et la mort. A couper le souffle. On s’en souviendra toujours. Du souvenir, il en était souvent question dans les mises en scène d’opéra de Chéreau. Lui-même jouait de la réminiscence des ombres strehleriennes dans son Cosi placé dans une cage de scène qui rappelait aussi un campiello. Preuve s’il en faut que les grands Maîtres laissent des traces indélébiles. C.

J’ai 10 ans en 1988 quand mes parents reviennent troublés de la représentation d’Hamlet que Patrice Chereau a donné dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes. Il y a fait entrer les chevaux ! Les images que je n’ai pas vues me poursuivent longtemps. Selon eux, jamais personne n’avait alors su utiliser la cour à ce point.  Chéreau, pour moi, c’est d’abord un mythe, c’est ensuite, très récemment devenu une image qui trône dans ma bibliothèque et avec laquelle ma fille joue. Un visage pour un mythe, celui du cycle que lui consacre le Louvre en 2010. On y voit un homme en gros plan, austère et en même temps généreux.  Récemment, dans une interview donnée à France Inter, Patrice Chéreau avouait qu’il recherchait d’abord l’image. Alors ce que je garde de Chéreau ce sont des souvenirs comme des photos.  Je n’ai pas vu le cheval, mais j’ai vu un radeau sur lequel deux hommes coursaient la mort. A.

La dernière fois que j’ai parlé à Patrice Chereau, c’était en décembre 2011 lors de la création de « Du Printemps » de Thierry Thieû Niang à la Comédie de Valence. La pièce débutait où seul en scène, Chereau partait du fond du plateau en lisant Les Cahiers de Nijinski. Après le cocktail à l’issue de la représentation, nous partons tous ensemble et Chereau dit : « Nous allons jouer au Théâtre de la Ville la saison prochaine, mais le plateau est plus profond qu’ici, c’est un problème puisqu’ici à Valence, le temps de lire le texte me permet d’arriver sur le devant de la scène. » et je lui répond :  » Vous n’aurez qu’à partir du milieu du plateau, ça ne change pas grand chose que vous partiez du mur ou non ». Et là, tout le monde me regarde effaré. Et je lui dis « Mais vous n’êtes pas la bonne personne à qui je dois donner un cours de mise en scène ». Il a éclaté de rire !
Trop d’émotion ce soir pour raconter d’autres anecdotes, car de si belles rencontres sont si rares, si exceptionnelles. S.

Je me souviens d’avoir vu Patrice Chéreau sur scène, à la Manufacture des Œillets en 1995. Il mettait en scène et interprétait, aux côtés de Pascal Greggory, la pièce de Bernard-Marie Koltès, Dans la solitude des champs de coton. Dans un espace vide, froid, tout en ciment, les deux comédiens évoluaient juste devant nous. Pas de réelle séparation avec les spectateurs, nous pouvions les scruter, presque les toucher. Les voir arpenter le rectangle de ciment, en se cherchant avidement du regard, les voir soudain danser au même rythme, pour se perdre ensuite de nouveau, dans cet échange impossible et triste, avait quelque chose de bouleversant. Ce moment de théâtre m’a marquée profondément. O.

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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