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Patrice Chéreau est mort

Patrice Chéreau est mort

07 octobre 2013 | PAR Amelie Blaustein Niddam

La communauté théâtrale le savait malade, mais personne n’osait y croire. A la rédaction de Toute la Culture, aucun n’avait préparé une nécrologie. Comment un metteur en scène si prolifique pourrait disparaître ? Patrice Chéreau est mort, il faut l’admettre, le 7 octobre 2013. Il avait 68 ans.

Ce boulimique de travail avait présenté en 2011 I am the wind, spectacle prémonitoire sur la déchéance où deux cadavres vivants attendaient que leur radeau coule. Son Rêve d’automne avait transposé le Louvre au théâtre de la ville, faisant du musée un cimetière où les âmes erraient. Il aura fait courir la vieillesse sans espoir en 2010.  Un homme qui aura sublimé la mort, cela est peut être une bonne première définition de celui qui est entré en théâtre comme on épouse une foi, en 1964 en montant L’intervention de Victor Hugo au Lycée Louis Le Grand. En 50 ans, il n’aura jamais arrêté de créer.

Très vite, à 22 ans, il dirigera le théâtre de Sartrouville, puis, de 1972 à 1977, le Théâtre national populaire de Villeurbanne avec Roger Planchon et Robert Gilbert, puis les Amandiers de Nanterre, de 1982 à 1990, où se sont vus éclore un nombre incalculable de talents au cours d’une aventure de théâtre public parmi les plus ambitieuses et les plus passionnantes de l’époque. Chéreau y remontait, après une Dispute d’anthologie en 1973, son auteur classique de prédilection, Marivaux, dont il n’a cessé de magnifier le siècle lumineux à l’opéra (dans Lucio Silla ou Cosi fan tutte) comme un écho à ses années d’apprentissage passées à Milan au côté du Maître Giorgio Strehler, le directeur du Piccolo Teatro,  mais oeuvrait principalement pour les contemporains : Jean Genêt, Botho Strauss, Heiner Müller et puis Bernard-Marie Koltès dont il présentait chaque année une pièce, qu’elle fasse un succès ou non, jusqu’à monter la quasi intégralité de l’oeuvre, brève mais tellement essentielle, du dramaturge français avec qui il menait le plus beau -même tumultueux- compagnonnage artistique de sa carrière, preuve s’il en faut de l’entière fidélité de Chéreau aux artistes qu’il aimait.

Marqué par la révolution de 1968, il n’aura eu de cesse d’apporter un théâtre obsédé par la condition humaine dans une confrontation avec les artistes d’avant-garde. Il aura goûté au spectacle vivant dans son sens le plus large. Au théâtre, sur le plateau comme acteur, certes rare mais puissant, dans Dans la Solitude des champs de coton  et il y a quelques mois encore pour un dernier lever de rideau sur sa lecture de Coma de Guyotat en clôture du festival d’Avignon, à côté du plateau comme metteur en scène bien sûr, mais jamais loin car il y dirigeait les acteurs au plus près d’eux, dans un rapport très intimiste, faisant exulter les corps de toute leur organicité sauvage, au cinéma comme réalisateur de très beaux et poignants films (Intimité, L’Homme blesséLa Reine Margot, Ceux qui m’aiment prendront le train, Son Frère) puis enfin en tant qu’artiste invité du Louvre en 2010.

Sévèrement intimidant en apparence, Patrice Chéreau était d’une sensibilité vive et d’une intelligence intuitive. En 1976, à peine âgé de trente ans, il montait Le Ring à Bayreuth pour le centenaire de la tétralogie de Wagner. Sous les hourras et surtout les huées (il a même reçu des menaces de mort), il offrait à l’époque un idéal de mise en scène qui révolutionnait le milieu timoré de l’opéra et aujourd’hui totalement reconnu comme un modèle absolu. Cela a toujours été ainsi avec Chéreau. Il n’a jamais fait l’unanimité, il a divisé, bousculé, puis a toujours finit par convaincre et devenir, sûrement malgré lui, une référence, un classique, un mythe suscitant une admiration et un respect infinis.

Patrice Chéreau a offert son dernier chef d’oeuvre cet été, une mise en scène triomphale d’Elektra au festival d’art lyrique d’Aix-en-Provence comme un geste d’accomplissement total de son art. La production va tourner dans le monde entier les années à venir.  Il préparait Comme il vous plaira de William Shakespeare avec Clotilde Hesme, Audrey Bonnet et  Gérard Desarthe, celui qui fut son Peer Gynt et son Hamlet, deux très grandes productions de Chéreau. Le spectacle qui devait être donné à l’Odéon en mars prochain ne sera pas créé. Philippe Calvario, avec qui Chéreau aimait se réunir pour livrer une lecture du Mausolée des amants de Guibert, fera entendre au Rond-Point la parole intègre et indispensable de Chéreau lui-même dans une mise en espace intitulée Des Visages et des corps.

Amélie Blaustein-Niddam et Christophe Candoni

Visuel (c) Le louvre

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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