Politique culturelle
Le Forum du Blanc-Mesnil, dernier partage

Le Forum du Blanc-Mesnil, dernier partage

04 décembre 2014 | PAR Geoffrey Nabavian

Lundi soir, au Blanc-Mesnil, une population nombreuse s’est trouvée réunie dans la grande salle du Forum. L’occasion de lever des malentendus quant à ce lieu de nouveauté et de partage, exemple d’un théâtre intégré dans une ville. Un théâtre qui va disparaître.

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Au Blanc-Mesnil, désormais, la culture sera « une question d’offre et de demande ». C’est ainsi que Xavier Croci, directeur du Forum, scène conventionnée (jusqu’à la mi-novembre, où le conseil municipal a voté la fin du contrat), a mis le point d’orgue à l’incertitude des mois précédents. « Le neuf, l’inattendu, le nouveau », ne seront plus proposés. Et en fait de « sortie du samedi soir », il faudra se contenter de l’habituel. « Du McDo », précise tristement Emmanuelle Jouan, directrice du Théâtre Louis Aragon de Tremblay-en-France, très lié au Forum.

Plus d’art en mouvement, tourné vers l’avenir et la modernité, donc. Lundi soir, les artistes, directeurs et élus réunis sur scène ont tenté de donner tort aux fantasmes. Ceux qui ont amené à faire de cette scène conventionnée, dans la tête de certains, un lieu réservé à une élite. Coupée de la réalité du monde, qui plus est. Emmanuel Demarcy-Mota, actuel directeur du Théâtre de la Ville, en résidence à ses débuts au Forum, a parlé longtemps. Afin d’ouvrir des champs de réflexion : en 1998, sur les quinze acteurs qui accompagnaient son travail au Blanc-Mesnil, treize n’avaient pas leur bac. Une « élite coupée de la réalité », ces comédiens parisiens ? Cette compagnie était un lieu de cosmopolitisme (« quel crime ! ») Et a travaillé avec les Etats-Unis, amenant des artistes américains dans la ville du Blanc-Mesnil (« quelle insulte ! »). Georges, habitant de la ville présent sur la scène, avouera qu’il n’a pas le bac, qu’au Forum, il avait l’impression de former, avec les artistes et le public, « une petite famille », et qu’il se sentait « très content de faire partie de l’élite ». C’est que le lieu lui parlait, et qu’il avait des choses à y apprendre.

Forum dernier 4Didier Mignot, ancien maire, a déploré que les élus opposés au lieu pour ces raisons ne soient jamais venus y voir un spectacle. En rappelant que Christian Blanc, homme politique Ump, n’avait pas hésité à saluer, lors d’une visite, « la qualité des équipements culturels du Blanc-Mesnil », capables de doter la ville d’un rayonnement. La brutalité de la disparition de la scène a été soulignée par Arnaud Meunier, actuel directeur de la Comédie de Saint-Etienne, qui fut lui aussi précédemment en résidence au Blanc-Mesnil. On peut rappeler, en effet, que la saison en cours ne se prolongera pas en janvier. Enfin, c’est le public, présent, lui, pendant longtemps, qui a pris la parole. Et Nelly, blanc-mesniloise depuis un demi-siècle citée dans notre précédent article, d’affirmer que « personne ne pourra effacer ce lieu qui fait partie de l’histoire de sa ville ». Et les citoyens qui tiennent à cette culture pourront continuer à s’y accrocher (la liste « Blanc-Mesnil au Coeur » est devenue une association). Clara, jeune éducatrice désormais en formation de comédienne, a parlé à sa suite. Rappelant à quel point ces lieux « témoignent de la richesse du département 93 », et de la volonté de ses habitants, parfois démunis, de s’en sortir. De se rassembler, de vibrer, de réfléchir et de créer. Et si les populations d’origine étrangère comptaient peu de représentants lundi soir dans la salle, elles connaissaient le lieu, grâce à leurs enfants , et aux représentations scolaires et ateliers. Et certains étaient prêts à signer des pétitions pour lui.

Forum dernier 3On n’eut plus qu’à demeurer dans la grande salle vide pour regarder, dans le silence, la scène, en compagnie d’Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre, qui n’en revenait pas. Le Forum était un lieu de partage. Certains pourront avancer que, les populations d’origine étrangère n’ayant pas été très présentes ce soir-là, etc. … On leur répondra qu’on peut venir à leur rencontre, les laisser être attirées par un spectacle, et qu’il leur est permis, à l’issue de leur venue, de n’emporter qu’un vers de Pierre Corneille sur huit cents. Déjà ça. Et déjà de quoi s’élever. Plus qu’avec de l’art immédiatement consommable.

Visuels : Logo du Forum © Le Forum

Les invités et l’équipe (avec, au micro, Arnaud Meunier) © Le Forum

Les spectateurs présents © Le Forum

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale. Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival. CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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