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Le global pour lui-même et par les cartes : « L’atlas global » aux éditions des Arènes

Le global pour lui-même et par les cartes : « L’atlas global » aux éditions des Arènes

04 décembre 2014 | PAR Franck Jacquet


Les éditions des Arènes livrent un atlas à remarquer en cette fin d’année. A la fois beau livre et ouvrage à portée scientifique évidente, L’Atlas global, sous-titré Un autre monde émerge sous nos yeux est porté par un « casting » d’auteurs assez impressionnant. La couverture, un monde en projection de Bonne, peu habituelle, reflète bien le contenu de cet atlas : cette projection en forme de « cœur » correspond à un ouvrage « positif » sans être naïf de la globalité telle qu’elle a été et telle qu’elle se construit ; le choix de cette projection renvoie au regard décentré ou « re-centré » qui est proposé.

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Un regard décentré ?
Les sciences humaines et sociales ont depuis longtemps intégré l’idée d’un regard qui doit être recentré ou tout du moins décentré (par rapport à l’Europe) dans chacune des disciplines ou lorsque les objets s’y prêtent. C’est même une antienne pour celles-ci depuis la vogue tiers-mondiste et la vague structuraliste et critique des années 1970. Mais il faut du temps pour que les vieilles habitudes soient, sinon remisées, corrigées par les renouvellements épistémologiques… Ainsi les ouvrages spécialisés ou les biographies scientifiques existent à foison (prenons pour exemple la biographie traduite en 2013 de Vasco de Gama par Sanjay Subrahmanyam qui reprenait donc la vie du découvreur mais en intégrant le point de vue des découverts). Les manuels intègrent peu à peu (pour certains, même trop) ceci. Des atlas ont pris en compte ce décentrage de l’Europe, peu l’ont mis en leur cœur. C’est le cas ici. De plus, le décentrage est non seulement géographique mais aussi historique et culturel. Car c’est au-delà de la chronologie européenne qu’on observe l’évolution du monde. Et puis on déconstruit partiellement la logique chronologique de l’atlas historique. En effet, l’essentiel n’étant pas porté sur l’Europe uniquement ou par l’Europe, le « monde global » est compris par des bornes et des phénomènes ne dépendant pas du tout uniquement de notre continent. Ce sont donc là trois apports essentiels : décentrage par rapport au continent européen ; désalignement temporel par rapport aux métropoles coloniales, et par là-même diversification des thèmes traités, puisqu’on ne se restreint pas à l’évolution des Etats (même si ce n’est pas une originalité complète de cet atlas). Notre Etat et l’histoire politique internationale et la géopolitique qu’il sous-tend ne sont que des aspects de ce monde global qui est ici donné à voir.
En une soixantaine de cartes aux projections variées, c’est donc l’émergence du monde globalisé d’aujourd’hui qui est expliqué. Evidemment, il faut parfois mettre de côté parfois l’Europe, sans nier évidemment l’importance que celle-ci a eue dans l’édification du système-monde atlantique puis global (la seconde partie est bien consacrée au « moteur européen »). Mais c’est bien le point de vue global qui prime, un monde où le désencastrement est premier par rapport à la division. Certes, les Amériques sont largement ignorées du Vieux Monde au XVe siècle (les historiens se battant encore sur le fait de savoir si les Vikings de Knut ou d’autres ont pu mettre le pied au Labrador via le Groenland…). Mais ici les auteurs remettent toujours en perspective sur l’échelle globale des phénomènes qu’on a l’habitude de penser sur le plan régional – continental. L’exemple de la Peste noire des années 1340 est patent : l’habitude reste de représenter la peste (qui a éliminé entre un quart et un tiers de la population européenne rappelons-le !) comme partant de Caffa, des bords de la Mer Noire. Ici, il nous est rappelé que les routes de la peste noire sont bien celles des Routes de la soie, que l’épidémie vient du Hubeï en Chine et transite par le Turkestan comme par l’Inde, qu’elle touche par ailleurs l’Afrique du Nord tout aussi bien que l’Europe.
L’explication du monde est « géographique » en ce que la chronologie n’est convoquée que pour une contextualisation des phénomènes actuels, parfois leur explication. L’essentiel de l’atlas cartographie donc des phénomènes contemporains sans tomber dans la pure géopolitique habituelle (pas dénuée de sens mais ne donnant pas tous les sens du réel justement). Ainsi des enjeux essentiels mais moins connus sont mis à l’honneur : la nouvelle colonisation par l’achat de terres agricoles dans les pays moins puissants par les anciennes métropoles ou les pôles émergents, les questions démographiques et épidémiologiques… Evidemment, les questions environnementales sont traitées (réchauffement climatique, traitement et localisation des déchets…). L’ampleur des sujets traités revient à une gageure. En effet, si on a du mal à comprendre la portée de certaines cartes, comme sur les « territoires de résistance au monde », en revanche un planisphère appuyé sur les classifications de compréhension et d’appropriation du monde (de l’anthropologue P. Descola) est une originalité extrêmement riche pour notre compréhension.

La mise à jour des données par la cartographie et ses limites
Si le projet de cet atlas est réussi et si la grande majorité des cartes apporte à notre compréhension de cette « société globale » dont parle Jacques Lévy, c’est parce que le groupe de concepteurs est, il faut le dire, assez impressionnant. C’est ce qui peut garantir à un tel ouvrage de ne pas être qu’un atlas à portée temporaire, le travail cartographique entrant plus vite en obsolescence, en général, que les démonstrations écrites.
En effet l’ouvrage est dirigé par Christian Grataloup dont le point de vue « global » et prenant en compte les perceptions et leurs évolutions en géographie, dans l’appropriation du monde, est développé depuis des années (récemment, L’invention des continents). L’élargissement des thèmes aux questions alimentaires entre autres est logiquement porté par le spécialiste de ces questions, second directeur de l’ouvrage, Gilles Fumey, lui aussi universitaire de renom. Ajoutons que le recul chronologique est apporté par Patrick Boucheron, médiéviste publiant beaucoup y compris à destination du grand public et avec succès (récemment Conjurer la peur, ouvrage portant sur les célébrissimes fresques de Sienne réalisées par Lorenzetti… au moment de la Grande Peste). Mais derrière ces trois noms, l’équipe est éclectique (Hervé le Bras, Emmanuel Lézy spécialiste des nouveaux mondes américains notamment…). C’est cette collaboration qui permet de pouvoir embrasser une perspective si large de manière si synthétique.
Quelques regrets sont tout de même à signaler. Bien évidemment, il est parfois ardu de parvenir à l’objectif de compréhension de ce global qui se structure puis se restructure aujourd’hui par les nouvelles technologies et leurs réseaux. L’ouvrage y parvient notamment en prenant en compte des perceptions individuelles ou relevant d’œuvres personnelles (ainsi le monde selon Jules Verne) ; cela permet d’adopter une échelle de compréhension au « ras du sol ». Mais le passage du global au local est parfois peu aisé à cerner. Là aussi, c’est une antienne des sciences humaines et sociales. Cela reste tout de même un obstacle majeur (quelques jalons apparaissent pour résoudre ce passage : la circulation des imprimés ou des données…).
Ensuite, notons le nombre important de coquilles dans l’ouvrage. Elles sont assez nombreuses pour induire une petite gêne à la lecture de textes, de cartes qui se veulent très didactiques et permettant de diffuser ces nouvelles géographies appuyées sur ces projections renouvelées. Cela reste ennuyeux…

Un beau livre ?
On a donc bien vu que L’atlas global est un atlas qui n’est pas de pure circonstance et qui agrège des données et des réflexions de haut vol. Cependant, ces démarches sont données à comprendre grâce aux cartes et à des textes au caractère pédagogique évident. De plus, les représentations sont soignées et « agréables » à contempler (rarement avec quelques écarts sans doute sur les règles classiques de la représentation cartographique). L’atlas laisse de plus comme une « impression positive » sur le monde : là où souvent on retient des cartes de conflits et de nombres de morts, ici on retient plus les logiques de réseau, de construction et de déconstruction à l’échelle globale et les interactions qui composent notre monde. Evidemment, les épidémies restent les épidémies de même qu’une proportion d’emprisonnés par pays reste une donnée objective (et cartographiable). Mais l’accent est ici mis sur les logiques générales. L’équilibre n’est donc pas en faveur des seuls rapports de forces militaires ou économiques, les phénomènes techniques, sociaux, culturels pesant tout autant. Sans être béat, c’est une optique qu’on nous propose ici, là aussi décentrée, mais par rapport à nos peurs de la mondialisation, remettant en cause notre déclinisme devenu quasi identitaire. C’est là un message intéressant pour comprendre le monde par d’autres « ornières ».

L’atlas global est donc loin de n’être qu’un beau livre de fêtes. Il est porté par des auteurs qui ont ici réussi à synthétiser globalement, en une soixantaine de cartes, un regard décentré et prenant en compte diverses approches scientifiques rigoureuses. Il parvient par ailleurs à donner un point de vue sur cette échelle globale qui se restructure aujourd’hui, avec l’Occident mais pas autour de l’Occident et sans que ce dernier n’en paraisse nécessairement « menacé ».

Visuel : couverture

TITRE L’atlas global ; 60 cartes inédites, un autre monde émerge sous nos yeux
Auteur Christian GRATALOUP, Gilles FUMEY (Direction de)
Editeur Les Arènes
Date de parution Novembre 2014
Format 250 x 270 mm
ISBN 9782352043669

TARIF – 24,8 euros

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Franck Jacquet
Diplômé de Sciences Po et de l'ESCP - Enseigne en classes préparatoires publiques et privées et en école de commerce - Chercheur en théorie politique et en histoire, esthétique, notamment sur les nationalismes - Publie dans des revues scientifiques ou grand public (On the Field...), rédactions en ligne (Le nouveau cénacle...) - Se demande ce qu'il y après la Recherche (du temps perdu...)

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