Politique culturelle
Sylvain Maurice : « Je ne suis pas inquiet sur le principe du spectacle vivant, je suis inquiet pour l’économie du spectacle vivant »

Sylvain Maurice : « Je ne suis pas inquiet sur le principe du spectacle vivant, je suis inquiet pour l’économie du spectacle vivant »

14 août 2020 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Cet automne, Sylvain Maurice retrouve Vincent Dissez pour Un jour je reviendrai, un montage pertinent de deux textes de Jean-Luc Lagarce. L’occasion de se rencontrer pour parler du confinement, des conséquences du Covid sur le Théâtre de Sartrouville, et  bien sûr, de l’avenir. 

Alors, comment s’est passé le confinement ?

A titre personnel, plutôt pas mal, et le théâtre a toujours continué de fonctionner, on ne s’est jamais arrêté.

C’est-à-dire, comment avez-vous fonctionné pendant le confinement ?

Il y a plusieurs niveaux. Le Théâtre de Sartrouville et des Yvelines est un lieu de création. Il y avait plusieurs problématiques. Il fallait continuer à être en relation avec les artistes, témoigner que malgré tout, l’avenir pourrait s’écrire.

Vous avez annulé les spectacles ?

Nous avons dû annuler beaucoup de spectacles de la programmation. Notamment Penthésilée qui en était au début de sa vie. L’urgence était de ne pas briser la relation avec le public. Notre territoire comporte des publics très divers dans leurs origines sociologiques et culturelles. Les relations publiques ont vraiment bien travaillé ; nous avons réfléchi avec elles à transformer les dispositifs en présentiel en dispositifs numériques, en « zoomentiel » en quelque sorte ! Et clairement nous avons perdu assez peu de public.

Avez-vous des exemples de ces pratiques numériques ?

Oui, par exemple les élevés des  options théâtre des lycées pouvaient se donner la réplique à distance. Nous n’avons jamais fermé boutique, et même certains ont plus travaillé que d’habitude. Les outils nous ont permis de réaliser des séances plénières où tout le monde était là, ce qui devient une transposition de ce qui était normalement de l’acting, du jeu. Il pouvait y avoir aussi des scènes que l’on jouait en numérique ; alors là c’est autre chose, c’est moins sur le groupe que sur des petits comités, des petites conférences Zoom. Et puis il pouvait y avoir aussi un travail de réalisation. Par exemple faire un solo, le filmer et l’envoyer au pédagogue ou à l’artiste qui dirige l’atelier.  Les formats sont finalement assez variés. Mais, il ne faut pas se leurrer, cela ne peut être qu’un moment et qui ne remplacera jamais le vivant. Cela nous a  juste permis de garder le lien, de ne pas fermer.

Et vous avez pour le coup vraiment « ré-ouvert » le 16 juin, je crois ?

Oui, depuis de 16 juin nous avons mis notre nouvelle saison en ligne, nous avons fait pas mal de petits films où je commente toute la saison. Et il y a une bonne réponse du public pour l’instant.

Je pensais que vous aviez reçu du public depuis le 16 juin.

Nous avons effectivement reçu du public, mais pas sur des spectacles. En revanche, nous allons faire des ateliers dès la mi-août. Avant cela, nous avons reçu les publics pour les conseiller pour les abonnements par exemple.

Donc la réouverture de la saison, ce sera avec votre mise en scène de Un jour, je reviendrai, avec Vincent Dissez, qui était immense dans Réparer les vivants. Ce n’est donc pas votre première collaboration avec cet excellent comédien, mais qu’en est-il de Lagarce ?

En fait j’ai déjà monté L’Apprentissage il y a une petite dizaine d’années quand j’étais à Besançon à l’école dramatique. C’était Alain Macé qui était un acteur qui avait travaillé avec Jean-Luc Lagarce qui m’avait proposé de le mettre en scène. Depuis Réparer les vivants, Vincent et moi nous voyons régulièrement, on lit des textes. J’avais l’intime conviction qu’il fallait réunir ces deux textes incroyables de Jean-luc Lagarce qui sont L’Apprentissage et Le voyage à La Haye. Et de les concevoir non pas comme un diptyque mais vraiment comme un spectacle qui aurait sa propre unité.

Ce sont deux textes que Vincent Dissez connaissait ?

Oui, il avait joué dans Le Pays lointain à l’Odéon, mis en scène par Clément Hervieu-Léger. Et il jouait le personnage de A qui est aussi dans L’Apprentissage et qui est plutôt l’assistant, le confident, l’homme de l’ombre qui n’est pas son amant, qui est un personnage avec qui il a des relations plutôt… Je ne vais pas dire d’amitié. Loïc Corbery jouait Lagarce, donc oui c’est une œuvre qu’il connaît bien. Mais là, c’est la première fois qu’il va s’emparer de ces deux textes qui sont à la fois très reliés et très différents.

L’Apprentissage est, au départ, une commande d’écriture de Roland Fichet, qui à l’époque officiait à Saint-Brieuc. Il avait passé une commande à toute une génération d’auteurs dont Didier-Georges Gabily, Philippe Minyana et Lagarce donc, avec la consigne : un récit de naissance. Lagarce parle d’une personne qui sort du coma, qui renaît à la vie et qui apprend à marcher, enfin d’abord à voir, à parler, à marcher, et donc c’est à la fois comme un jeune enfant, voire même un nourrisson, puis quelqu’un qui ferait ses premiers pas, puis ça s’arrête là, à la sortie de l’hôpital.

Et le second ?

Le deuxième texte s’appelle Le voyage à La Haye. C’est un récit plus factuel. Le premier est écrit un peu avec cette métaphore de la renaissance. A l’occasion d’une tournée à La Haye d’une de ses pièces, Lagarce en profite pour aller à Amsterdam revisiter les lieux de sa grande passion pour G. Mais il est rattrapé par la maladie puisque quand il revient à Paris, il est en train de perdre la vue. D’ailleurs, il en parle dans son journal. Il sait qu’il ne peut plus faire les mêmes choses du fait du Sida, il décide d’écrire des textes autobiographiques. C’est un projet qui est très conscient chez lui. Le voyage à La Haye a été créé par Hervé Pierre, dans une mise en scène de François Berreur, il y a une vingtaine d’années ; d’ailleurs Hervé était magnifique, mais à ma connaissance il n’y a pas eu de nouvelle mise en scène. Ce sont deux textes bouleversants.

Et est-ce que cette idée, monter une pièce qui parle d’un coma, est née pendant le confinement?

Non, mais ça va raisonner avec le confinement. En fait c’est un projet qu’on a depuis un an.

Est-ce un seul en scène ?

Oui c’est un seul en scène, il est tout seul, sans musicien.

Vous connaissez déjà vos axes de direction ?

Oui, on a déjà répété deux semaines. (NDLR : nous sommes alors le 22 juillet 2020). La première est le premier octobre, ça va arriver rapidement. Disons que le travail est très différent que celui sur Réparer les Vivants. L’écriture de Maylis de Kerangal est épique, elle englobe comme ça toute l’humanité, elle est une sorte d’odyssée du cœur, voilà un langage d’une communauté d’êtres humains autour de cette greffe. Là on parle vraiment de l’intime.

Vous l’avez pensé quasiment comme une lecture ?

Non, il y vraiment un dispositif scénique. Notre travail c’est de trouver la parole la plus simple. Celle qui permet de faire entendre toutes les contradictions du personnage. À la fois, il a envie d’être avec les autres parce que la troupe, le théâtre lui sont chers, même le maintiennent vivant, et puis en même temps, il a envie d’être seul dans une position presque de repli. Cela fait écho avec la dissociation entre le metteur en scène qui a toujours envie d’être avec les autres, qui est un homme ou une femme du collectif, et l’auteur qui est quelqu’un qui est plutôt confronté à la page blanche. Et c’est vraiment cette contradiction là, qui explique le titre : Un jour, je reviendrai qui est le projet qu’énonce Lagarce dans son premier texte et qui est une sorte de fantasme, en tout cas une vision.

C’est une phrase qu’il prononce ?

C’est une phrase qu’il écrit, ce n’est pas moi qui l’ai inventée, on en a même discuté avec François Berreur, qui gère les droits de Lagarce, et ce titre correspond tout à fait à un moment. Je cite de mémoire : il indique qu’il se prend à rêver qu’un jour il reviendra, plus élégant, et qu’il marchera dans la rue. Comme une espèce de projet, et c’est pas faux puisque c’est Vincent qui l’incarne. Vincent dit souvent – et ça me touche beaucoup – qu’il est un peu le fantôme de Lagarce, comme sa réincarnation au théâtre, qu’il est visité par le fantôme de Lagarce, et je pense qu’il y a vraiment cette idée là, qu’il est un peu revisité par Lagarce. 

La première partie de votre programmation n’a pas été modifiée.

Et bien si, j’ai dû modifier beaucoup. J’ai fait une programmation avec moins de « gros » spectacles.

Mais vous avez pensé une saison en deux temps.

Alors c’est un peu empirique ; on est un peu comme tout le monde, on essaie d’organiser nos pensées en fonction de l’épidémie.

Vous imaginez une première partie avec les mesures barrières puis une seconde avec un retour à la vraie normale.

C’est le souhait que je formule, j’espère qu’à partir de janvier on puisse retrouver la « vraie normale ». Mais peut-être que les données me donneront tort. De toute façon, on pourra jouer avec de la distanciation physique et des petites jauges aussi en deuxième partie de saison.

Comment ça se passe pour la première partie ?

C’est simple : une personne sur trois dans la salle avec les masques. Nous allons accueillir les gens avec toutes les mesures sanitaires.

Est-ce que cela fait tomber la jauge ?

Nous avons multiplié les levers de rideau, la jauge reste identique si on la pense dans sa globalité. Par soir, c’est en revanche un tiers de la capacité. Mais là où on aurait joué une fois, ou deux fois, on multiplie par deux ou par trois, donc il y a un coût supplémentaire. Bien sûr économiquement ce n’est pas viable sur le long terme.

Le théâtre de Sartrouville est un lieu public, un CDN, cela vous permet cette pratique.

Oui tout à fait, on peut le faire pendant un certain temps. C’est-à-dire que les budgets 2020, du fait du chômage partiel, vont être équilibrés. En revanche, à partir de 2021 si cela continue, nous allons sombrer. Les scènes subventionnées sont dans une logique économique que le chômage partiel a rendu possible. Sans cela nous serions dans une situation plus que critique. Cela ne pourra pas continuer indéfiniment.

Et donc comment avez-vous pensé la saison à l’année ? Vous avez des spectacles jusqu’en juin, par exemple l’Épopée de Johanny Bert. 

Le CDN est un partenaire constant de Johanny Bert. Nous avions coproduit Elle pas princesse, Lui pas héros qui a été repris au 14, et nous sommes coproducteur de l’Epopée. Concernant la saison, on ne pourra pas programmer plus qu’annoncé. Les budgets sont insuffisants. J’ai davantage privilégié les spectacles avec moins de monde sur scène pour pouvoir jouer plus longtemps. Les grandes formes sont repoussées dans le meilleur des cas. C’est la grande question, si cette crise dure, il faut tout repenser. Il y aura toujours du spectacle vivant, on jouera en plein air, on trouvera des solutions. Je ne suis pas inquiet sur le principe du spectacle vivant, je suis inquiet pour l’économie du spectacle vivant.

Visuel : © CDN de Satrouville

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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