Théâtre

Clément Hervieu-Léger flanque Le Pays Lointain de Lagarce sur scène  

Clément Hervieu-Léger flanque Le Pays Lointain de Lagarce sur scène  

11 octobre 2017 | PAR La Rédaction

Lorsque Jean-Luc Lagarce écrit Le Pays Lointain en 1995, il se sait condamné. Alors il fait jaillir la vie de son écriture. Aujourd’hui,  Clément Hervieu-Léger récupère ces mots et ces aveux pour les flanquer sur le plateau. Sa troupe, la Compagnie des Petits Champs, y ouvre les tripes de la vie : un voyage dans le temps de 4h30.

Par Sophie Allemand

« Histoire d’un jeune homme qui décide de revenir sur ses traces, revoir sa famille, son monde, à l’heure de mourir.

Histoire de ce voyage et de ceux-là, perdus de vue, qu’il rencontre et retrouve ».

(Longue Date, au début de la pièce)

Réécrite à partir de Juste La Fin du Monde, Le Pays Lointain est la dernière pièce de Jean-Luc Lagarce. Il pose le point final quinze jours avant de mourir du sida. Alors que sa disparition approche, l’auteur crée Louis : un homme d’une quarantaine d’années qui retourne vers sa famille pour annoncer son décès. Louis retrouve ses proches et ses amis, ceux que Lagarce nomme « famille naturelle » et « famille choisie ».

Au fil de ces retrouvailles, l’approche silencieuse de la mort insuffle une urgence de vie à ces êtres et jamais la maladie n’est mentionnée. « On est plus à être vivants sur le plateau, à jouer, à chercher la vie, à la créer, à ce qu’elle nous surprenne.  La mort personne ne sait ce que c’est, on ne peut pas travailler dessus », raconte Audrey Bonnet qui joue Suzanne : la jeune sœur de Louis, abandonnée, celle qui reste et idolâtre son aîné. Cette vie éclot, bruyante, expressive et frontale. Suzanne, discrète, se mue en moulin à paroles devant son frère. Louis lui est impassible. Il vient pour dire quelque chose, mais laissera le secret planer. Son simple retour fait comprendre à ses proches que quelque chose se passe. Il «  est comme un révélateur de tous ces êtres, toutes ces consciences et ces non-dits. Ce n’est pas Louis qui va nommer les choses, mais tous ceux autour, » d’après la comédienne.

Nul-part, partout, jamais et toujours

Clément Hervieu-Léger, pensionnaire de la Comédie-Française depuis 2005 et sa scénographe Aurélie Maestre interposent un paysage aride : un mur, une vieille voiture cassée et une cabine téléphonique. Nul-part finalement, un lieu où tout se croise. Du début à la fin de la vie de Louis, tout s’imbrique et se mélange. Ceux qui ont marqué l’existence de Louis restent constamment sur scène et tournent en orbite autour de lui. Seuls les soubresauts de la vie sont clairs : le souvenir, l’abandon, les retrouvailles et la séparation rythment la pièce.

La temporalité aussi est indéfinie, ce voyage est construit par la pulsation des mots. Comme Clément Hervieu-Léger l’évoque auprès du TNS (Théâtre National de Strasbourg), le temps est constamment recomposé et la pièce exige des hétérochronies évoquées par Foucault. D’ailleurs, les comédiens utilisent un micro : un moyen de moins se focaliser sur leur diction, de se concentrer sur leur intériorité et d’aller vers un autre espace temps. Ce volume place la parole dans une dimension impalpable.

Une chose seulement paraît réelle : les réactions. « L’important c’est que tout soit vrai au moment où ca se passe, de ne pas toujours réagir de la même façon : parce que c’est pas possible, c’est pas la vie, » raconte la comédienne.

« Lagarce crève les cœurs »

L’auteur cherche à dire quelque chose, il se répète. « Lagarce c’est faire des aveux, de soi, des autres, du monde. Il crève les cœurs, il sort les foies, il flanque tous les organes à vue sur le plateau, illustre Audrey Bonnet. Il flanque ça dans l’écriture, et chaque soir on essaye de se le flanquer entre nous ».

Réflexions et hésitations de l’oralité apparaissent, lisibles. Comme lorsque L’ami de Longue Date s’adresse à Louis : « j’espère que je ne poserai pas de problèmes, que je ne créerai pas de problèmes. D’une manière générale, assez généralement, je ne crée pas de problèmes, ce n’est pas de ma nature ». Ces répétitions fréquentes fixent les vibrations de la pensée dans l’écriture : une écriture organique.  

L’échange entre les comédiens est tout aussi organique. Sur scène ils se questionnent, sans jamais donner vraiment de réponse. D’après la comédienne, certains soirs la réplique se fait en douceur, d’autres elle est brutale. Comme dans la vie et le quotidien, l’énergie n’est pas constante : « et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? Là, si je te flanque ça maintenant, qu’est ce que tu me dis ? ». La troupe veille à ce que la routine ne s’installe jamais, pour être toujours surprise par les mots.

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« S’épauler » vers la disparition

« On dialogue avec le silence de la salle, qui n’est pas du silence en fait, » raconte Audrey Bonnet. Ce silence même est régulièrement rompu par une pulsation. Pascal Sangla, en charge du son, « recherche le dernier battement de la vie ». Des musiques populaires interviennent également, des mélodies faisant appel à la mémoire de chacun. Ce rythme travaille sur le battement d’avant la mort, d’avant le départ, d’avant la disparition. Ce rythme va vers quelque chose, un achèvement. Et ces familles choisies et naturelles y vont ensemble.

Chacun lance des morceaux de conversations, mais finalement un récit unique est donné : celui de la disparition de Louis, qui devient la disparition de tous. Dans le texte, l’une des rares didascalies « … pose la main sur l’épaule de … » revient régulièrement, contact physique permettant aux êtres de ne faire qu’un, comme des siamois. Se toucher pour se soutenir aussi. Ils s’épaulent pour tout avouer. Antoine, le frère, dit : « Suzanne et moi, nous devrions toujours être ensemble, on ne devrait jamais se lâcher, serrer les coudes, comment on dit ? – s’épauler». C’est physique. Aucun ne veut laisser partir Louis, et même si la mort persiste dans le non-dit, elle est motrice : « on s’abandonne, on se rattrape, on se tire par la peau. On s’attrape comme on se rate, on s’étreint, on se bouscule, on croit y être arriver, » expérimente celle qui incarne la sœur.

Le Pays Lointain rassemble les membres de la Compagnie des Petits Champs, membres d’une famille choisie. Ils s’ouvrent sur scène, reçoivent et donnent, autant dans ce qui est de l’amour que de la douleur. Ils jouent avec ce don de soi, qui ne se referme pas en sortant, ni pour eux, ni pour les spectateurs.
Ce long voyage théâtral peut aller jusqu’à l’épuisement, la puissance des mots énergisant les corps comme elle peut les abrutir.

Théâtre national de Strasbourg, du lundi au samedi 20h, dimanche 16h. Relâche du 2 au 8 octobre, jusqu’au 13 octobre.

Scène nationale d’Albi, les 17 et 18 octobre

Scène nationale de Quimper, les 20 et 21 novembre

Théâtre des Célestins, Lyon du 24 au 28 avril 2018

L’Arsenal-Val de Reuil, le 18 mai

Scène conventionnée de Sablé sur Sarthe, le 22 mai

Scène nationale de Châteauvallon, les 25 et 26 mai

Avec Aymeline Alix, Louis Berthélémy, Audrey Bonnet, Clémence Boué, Loïc Corbery, Vincent Dissez, François Nambot, Guilllaume Ravoire, Daniel San Pedro et Stanley Weber.

 Visuel ©Jean-Louis Fernandez.

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Une réflexion sur « Clément Hervieu-Léger flanque Le Pays Lointain de Lagarce sur scène   »

Commentaire(s)

  • Clément Hervieu-Léger est un excellent metteur en scène. D’ailleurs, après l’avoir déjà vu avec d’autres pièces, j’ai hâte d’aller le voir en juillet prochain pour Le Petit-Maître corrigé.

    décembre 19, 2017 at 10 h 41 min

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