Théâtre
Sylvain Maurice : « Arcadie renoue avec ma passion pour les monologues »

Sylvain Maurice : « Arcadie renoue avec ma passion pour les monologues »

03 octobre 2022 | PAR Amelie Blaustein Niddam

 

Du 5 au 21 octobre, Sylvain Maurice présente au CDN de Sartrouville son adaptation du roman d’Emmanuelle Bayamack-Tam, Arcadie (prix du Livre Inter 2019). Rencontre.

Qu’est ce qui vous a attiré dans le roman d’Emmanuelle Bayamack-Tam ? Est ce que c’est son sujet dans l’air du temps ?

Non pas du tout ! Même si Arcadie est en effet un roman très actuel : il s’empare aussi bien de thématiques queer que politiques (en défendant en particulier la cause des migrants). Mais Arcadie n’est pas une œuvre de circonstance qui surferait sur « l’air du temps ». C’est avant tout le portrait profondément émouvant de Farah, une incroyable adolescente de 15 ans confrontée à son corps qui se métamorphose de façon tout à fait imprévue : elle semble se transformer en garçon sans l’avoir souhaité.

Farah n’adhère à aucune idéologie. Son éducation libertaire lui a permis de se forger un libre arbitre, une liberté de pensée qui ne doit rien à personne… Qui ne doit rien aux idéologies de son temps, quand bien même ces idéologies seraient « progressistes ». Son message, s’il y en avait un, serait : « Au fond, je ne sais pas ce que je suis, mais tant mieux. Car c’est ma singularité – être hybride sans identité fixe – qui me donne la force de parler au nom de tous : les gens normaux, les freaks ou les “étranges étrangers“. »

Je trouve Farah aussi touchante que subversive, précisément parce qu’elle ne cherche pas à l’être. En cela le point de vue d’Emmanuelle Bayamack-Tam est profondément original, atypique, créatif, drôle, vital. D’autant que son matériau est la littérature elle-même et les registres d’écritures et de langues qui s’y déploient – du plus sophistiqué au plus trivial. Elle est encyclopédique avec désinvolture : on n’a pas besoin d’être savant pour entrer dans son univers si singulier. Il suffit de se laisser envouter par son écriture, comme je l’ai moi-même été !!!

Vous avez déjà adapté des romans pour la scène, est-ce que cette démarche pose des difficultés particulières et qu’est ce que cela change dans la façon d’aborder la mise en scène ?

Question importante qui mériterait un très long développement ! Je lis tout le temps – un peu comme Farah qui vit dans une zone blanche, sans internet – théâtre, roman, poésie, philosophie, anthropologie, psychanalyse… Et je suis intimement convaincu, comme disait Antoine Vitez, que « l’on peut faire théâtre de tout ».

J’ai adapté une vingtaine de romans pour la scène, les plus remarqués étant Réparer les vivants de Maylis de Kerangal, L’Adversaire d’Emmanuel Carrère, La Pluie d’Eté de Marguerite Duras, des auteurs aussi différents que Raymond Carver, Charles Pennequin, Laurent Binet… J’adapte également pour l’opéra, en travaillant avec des compositeurs d’aujourd’hui (récemment La Vallée de l’Etonnement d’après Marie-Hélène Estienne et Peter Brook dans une composition originale d’Alexandros Markeas), notamment dans le domaine du jeune public.

Alors pour répondre simplement à votre question (et éviter une thèse en vingt volumes sur les enjeux de l’adaptation au théâtre) : pour moi, le temps de l’adaptation n’est pas celui de la mise en scène. Ce sont deux étapes différentes, deux métiers différents. Et de fait, je retouche très rarement les textes adaptés quand je répète. Donc cela ne modifie pas mon travail de mise en scène (alors que je suppose que cela serait le cas si je travaillais dans une dramaturgie « d’écriture de plateau »). Je pourrais au demeurant adapter pour d’autres metteur.se.s en scène, avec l’abnégation et les contraintes liées à la commande…

Il n’y a qu’une seule interprète dans ce spectacle, Constance Larrieu, qu’est ce que cela crée comme dynamique de travail ?

Du bonheur ! Constance est davantage qu’une excellente interprète : comme elle est elle-même metteuse en scène, nous sommes constamment dans l’intelligence en même temps que dans la plus grande sensibilité.

Vous aimez travailler la lumière comme un architecte généralement, qu’elle sera la place de la lumière cette fois ?

Elle sera fondamentale. J’ai conçu avec Alain Deroo une scénographie dans le seul objectif que Rodolphe Martin y déploie ses lumières magiques. Elles sont plus que jamais pop et électriques, à l’image du dance-floor où Farah découvre la danse, la fête, la nuit. Il faut ajouter à l’importance des lumières, l’indispensable construction narrative grâce à la musique : la création musicale originale de David Binchidaritz – une électro rêveuse et mélancolique qui se fait plus rock au fur et à mesure du spectacle – est une écriture à part entière et un support de jeu fondamental pour l’interprète. Et last but nos least, il faut citer Olga Karpinsky qui a dessiné pour Farah une silhouette jubilatoire.

C’est un spectacle placé sous le signe de Dionysos : dieu du théâtre, de la danse, de la transe, de l’ivresse… Et dieu double aussi : dans Les Bacchantes d’Euripide, Dionysos met en garde ceux qui voudraient refermer les identités – quelles qu’elles soient – sur elles-mêmes. Il préfigure le « Je est un autre » de Rimbaud.

Est ce que vous avez l’impression que cette pièce est une bonne façon de commencer à clôturer de votre mandat au CDN de Sartrouville, est-ce qu’elle représente bien le travail que vous avez effectué là bas en quelque sorte ?

Ce n’est pas fini ! Nous allons créer fin novembre La Campagne de Martin Crimp avec Isabelle Carré, Yannick Choirat et Manon Clavel. Certainement qu’Arcadie renoue avec ma passion pour les monologues – dont les deux projets réalisés à Sartrouville avec Vincent Dissez (De Kerangal / Lagarce) – sont emblématiques. Plus fondamentalement, je me suis attaché, durant toutes ses années à Sartrouville, à faire dialoguer les différents âges de la vie – l’enfance, l’adolescence, l’âge adulte – aussi bien dans mes spectacles que dans la totalité du projet artistique du Centre Dramatique National. Alors, oui Farah est certainement un excellent porte-parole pour que le théâtre – et singulièrement dans mes mises en scènes – continue à être un lieu pour faire résonner la part d’enfance qui demeure en chacun d’entre nous.

J’aimerais qu’on entende ce rapport à la jeunesse dans toutes ses dimensions , car l’enfance, c’est un endroit aussi fertile que dangereux. Sans doute, est-ce un enjeu qui concerne l’ensemble de la société : de fait, il y a beaucoup de manières de représenter l’enfance. C’est une bonne raison pour que le théâtre porte ce débat, non ?

 

Informations pratiques.

Du 5 au 21 octobre au Théâtre de Sartrouville. Des navettes partent de la place de l’Etoile, gratuitement, 1H30 avant le début de chaque représentation. Horaires et réservations ici.

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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