Théâtre

« Ma cuisine »: un peu fade, faute de piment

« Ma cuisine »: un peu fade, faute de piment

21 mars 2019 | PAR Mathieu Dochtermann

Le festival MARTO! est de retour dans les salles de spectacle des Hauts-de-Seine, du 15 au 31 mars. Parmi foule d’excellentes propositions, on pouvait y découvrir Ma cuisine de Sylvain Maurice. Une proposition alléchante, celle de recomposer en direct, au fil de fragments de souvenirs, la mémoire d’un homme qui s’active aux fourneaux. Le dispositif, très réussi, inclut une captation vidéo en direct, et la possibilité de réellement cuisiner des plats. Cependant, malgré une belle interprétation, l’ensemble manque de consistance, et, faute que la narration stimule l’attention, le spectacle est au final un peu fade.

La cuisine, lieu de mémoire. C’est de cette belle intuition que part Sylvain Maurice pour composer Ma cuisine. Et, de fait, entre la stimulation du goût et de l’odorat, puissants facteurs de mémoire, et la convivialité inhérente à l’endroit où se prépare la nourriture, il y a fort à parier que l’on peut convoquer, chez chaque spectateur, un écho de ses souvenirs intimes – souvenirs de famille, de vacances, de repas partagés avec des amis – pour l’amener à une douce rêverie.

Si, au service de cette excellente idée, on a de l’ambition dans la scénographie, cela ne peut qu’être meilleur. De fait, recréer une cuisine sur scène, donner la possibilité aux comédiens de réellement cuisiner pendant le spectacle, laisser dériver dans la salle du théâtre les bonnes odeurs des plats qui mijotent, cela semble promettre un très beau spectacle, qui stimule le public par des sens qui ne sont que peu sollicités habituellement par le spectacle vivant, tout dédié à la vue et à l’ouïe.

Si, en plus, on a l’excellente idée d’user de la captation vidéo pour fournir des angles qui enrichissent la perception du spectateur, permettent de zoomer sur les aliments et d’en souligner la texture, autorisent des compositions dont l’esthétique un peu brute naît de la juxtaposition d’ingrédients, de leurs couleurs et de leurs formes, cela n’en est que plus alléchant. Quel soulagement de voir un emploi pertinent de la vidéo, souvent gadget ailleurs, mais qui ici élargit vraiment l’espace de jeu, avec des projections sur des écrans qui sont intégrés à la cuisine même.

Si, enfin, on s’entoure d’excellents interprètes, alors la recette ne peut manquer de réussir. Faire de Brice Coupey le personnage central de Victor, cet homme mûr qui se remémore sa grand-mère, sa vie, ses amours, tandis qu’il prépare un repas, quelle bonne idée. Comédien talentueux, très expressif, Brice Coupey passe admirablement l’épreuve de la caméra. Qu’importe que ses talents de marionnettiste ne soient pas vraiment sollicités, dans cette pièce où on ne peut dire que jouer au mikado avec des spaghettis ou faire sauter des crêpes puisse tenir lieu de théâtre d’objets? Il est flanqué de Nadine Berlan, qui joue à solliciter ses souvenirs, campant sa grand-mère, lisant une à une les cartes postales accrochées au décor pour faire revenir autant de micro-instantanés de la vie de Victor. Parce que le spectacle l’exige, les deux jouent un peu en force, la seconde plus que le premier: c’est qu’il faut tirer des effets de situations toutes banales, et sans doute le metteur en scène a-t-il espéré que les éclats de l’interprétation sauraient entraîner la salle dans les situations.

Si, cerise sur le gâteau, la musique accompagnant le spectacle est faite en live, par un musicien inspiré qui se déplace au travers de la cuisine et joue de sa présence au milieu des deux comédiens, alors, certainement, l’ensemble ne peut qu’être extraordianire. De fait, le musicien Laurent Grais délaisse souvent sa guitare pour jouer avec les ustensiles de cuisine, ou rythmer l’action avec des percussions corporelles. Ce n’est jamais envahissant, c’est généralement sensible et bien à propos.

Et pourtant.

Cela ne prend pas, au final. Malgré la bonne idée de base, malgré la scénographie vraiment belle et réussie, malgré les bons interprètes.

On attend, longtemps, que quelque chose se passe. Pas nécessairement qu’une narration linéaire se mette en place, mais que des bouffées d’émotion arrivent, nous saisissent. On ressent comme un fourmillement de possibles au décès de la grand-mère. Mais il retombe bien vite. La myriade de souvenirs individuels ne se lient pas les uns aux autres. Le jeu de la comédienne, très fort et très marqué, empêche peut-être l’identification? Le dispositif distrait peut-être trop l’attention? Les phases durant lesquelles toute la proposition tient à la composition plastique de tableaux fait d’ingrédients, filmés par dessous le plan de travail et projetés au-dessus de la cuisine, désarmeraient-elles l’émotion qui pourrait naître des tranches de vie?

On ne sait. Mais il est sûr, en tous cas, que l’on ressort de la salle avec l’impression de rester sur sa faim. Tant de possibilités, de si belles promesses, et, finalement, un résultat qui ne marquera pas durablement. Quel dommage!

Ma cuisine est programmé au Monfort du 26 au 30 mars.

En attendant, MARTO! continue, avec de très belles propositions: Terres Invisibles, The Great He-Goat, l’excellentissime Vies de papier (notre critique), le très bon Ponce Pilate (notre critique), Aeterna (notre critique)…

 

 

Distribution :
Mise en scène : Sylvain Maurice
En collaboration avec : Aurélie Hubeau
Ecrit avec les contributions de Nadine Berland, Aurélie Hubeau, Thomas Quillardet, Philippe Rodriguez-Jorda
Avec Nadine Berland, Brice Coupey, Laurent Grais

Visuel: (c) E. Carecchio

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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