Politique culturelle

[Interview] Daniel Larrieu « Il doit y avoir dix chorégraphes qui vivent extrêmement bien en terme de salaire et de droit d’auteur »

[Interview] Daniel Larrieu « Il doit y avoir dix chorégraphes qui vivent extrêmement bien en terme de salaire et de droit d’auteur »

18 juillet 2015 | PAR Amelie Blaustein Niddam

La SACD est à Avignon. Pour les Sujets à Vifs sur lesquels on ne tari pas d’éloges mais aussi pour être ce qu’elle doit être, c’est à dire une Maison d’auteurs. L’occasion pour nous de rencontrer le chorégraphe Daniel Larrieu. Les amateurs de danse associent son nom à son spectacle monument Waterproof, mais celui qui vient de clore son second mandat comme Administrateur délégué à la danse cherche à pouvoir faire entendre une vérité peu sue :  oui le chorégraphe est un auteur.

Pourquoi l’idée qu’un chorégraphe est un auteur surprend encore ?

Il répond « A la Société des Auteurs Dramatiques et Contemporain, le spectacle vivant représente 10 % des cotisations ». En 2014 sur les 37695 œuvres déclarées la répartition était de la sorte : 5714 au titre du spectacle vivant et 31981 au titre de l’audiovisuel. A l’intérieur de ce que l’on peut nommer la catégorie Spectacle vivant on trouve le théâtre, la chorégraphie, la musique, la mise en scène, le cirque et les arts de rue. « La représentation de la danse dans la SACD en terme de droits représente plus de 10-11% de l’ensemble des droits générés pour le spectacle vivant ». Daniel Larrieu en tire les conséquences : «  dans les quotidiens la danse rentre au mieux dans la rubrique spectacle ».
Le premier combat est donc de donner une visibilité à la danse, mais là encore, la discipline même semble créer des réticences : «  Dès que l’on parle du corps dansant, dès que l’on parle de la notion du corps, cet endroit où nous sommes dans une pratique non verbale, on se cogne à la difficulté de raconter.. C’est à dire au fond de mettre des mots sur cette discipline. Et pourtant ils existent ces mots. Mais il y a toujours une chose qui est suspecte, mais de moins en moins ».

Être visible est une chose, mais les chorégraphes sont-ils tous conscients de la nécessité pour eux de déclarer leurs œuvres ?

« Il y a plusieurs choses » nous dit-il. En général, les auteurs de la danse déposent leurs œuvres, ils les déclarent c’est à dire qu’ils touchent des droits d’auteurs ». Il explique encore : «  Si je suis chorégraphe et que je dépose une œuvre je la déclare à la SACD. Si j’ai un contrat de session je toucherais des droits et en général tous les chorégraphes sont ce qu’on appelle des auteurs producteurs. C’est à dire que la notion de production est reliée à celle à de réalisation des œuvres. A l’Opéra Benjamin Millepied a mis en place une sorte de laboratoire d’écriture. Il faudra regarder de prés comment il va envisager le développement des écritures de la danse classique par exemple ».
Pour qui s’intéresse de prés à la danse, il semble évident que la discipline a sa grammaire et sa syntaxe. Mais cela est récent. « Dans les années 70, les chorégraphes sont arrivés à la SACD en disant QUID du droit d’auteur dans la mesure où il y a des pièces qui se font en silence et sans musique et sans livret. C’est comme cela que ça s’est passé. » Depuis, les chorégraphes sont soumis au droit d’auteur.

Pour autant,  les chorégraphes n’ont pas l’obligation de déclarer. Mais ils ont intérêt à le faire si ils jouent en France. Larrieu pointe aussi du doigt les difficultés à se faire reconnaître comme auteur : « il faut que la production du spectacle souhaite me payer en droits d’auteurs. Ce n’est pas une règle. »

Un manque flagrant de formation

Le manque de « formation initiale des chorégraphes alors que légalement des choses ont été mises en place » est un beau combat à continuer de mener. Il faut comprendre que d’un point de vu ministériel, la danse dépend toujours de la branche Musique.  Le volume général de ce qu’on appelle la formation continue des auteurs et des compositeurs par rapport à la formation continue des chorégraphes est incomparable. Ainsi, les conservatoires de danse ne proposent pas de « formation de composition chorégraphique . Tous les danseurs sont formés pour être des artistes chorégraphiques. On les appelle artistes chorégraphiques et non chorégraphes. Donc il y a une ambigüité de prise de conscience des gens ». Daniel Larrieu parle « d’avalanche » face à cette perception du métier qui trouve cela normal qu’un danseur apprenne à danser sans se soucier de ses droits sociaux. Pourtant, il y a des exemples européens : à Londres, à Berlin « mais pourtant c’est un sujet extrêmement tabou ».

Une paupérisation en hausse

Tout ne va pas mal pour autant. Daniel Larrieu a occupé le poste deux fois trois ans et l’affirme « Le droit d’auteur est resté constant ». Mais, « Il y a des situations qui sont un peu plus précaires que d’autres, et ce qui pose problème c’est « qu’il y a beaucoup de chorégraphes qui malheureusement ne font pas appel aux services sociaux de la SACD » . La paupérisation a donc augmenté en même temps que les difficultés croissantes à trouver un nombre conséquent de producteurs pour un spectacle. Pour exister, un spectacle doit avoir ses dates de tournée avant sa naissance. Il prend l’exemple de Religieuse à la fraise, présenté l’année dernière dans le cadre du Vif. Le duo délirant de Kaori Ito et Olivier Martin-Salvan a beaucoup tourné depuis. « Ce sont des choses sur lesquelles les réactions sont immédiates, c’est pire qu’un tweet. On est dans cette période là. La rumeur fait que ça engendre une sorte de chose qui engendre elle même de la presse ».

Larrieu pointe un malaise. Les artistes sont dédiés à leurs créations et n’ont pas le réflexe de penser à la caisse des retraites. La question se pose alors. Si ils n’y pensent pas c’est qu’ils n’y voient pas leur intérêt. Il est important alors de revenir sur le dispositif : quand un auteur dépose une œuvre , il touche une somme sur l’exploitation de cette œuvre. « Entre 8 et 10% de la cession. A Avignon, très étonnamment, les gens sont près à payer 10 000 € de location de salle et ne considère pas qu’ils veulent se payer eux. Mais bon voilà c’est le côté sacrificiel de l’affaire. Mais le plus complexe c’est tout ce qu’il y a autour de cette notion de droit d’auteur. » Il nous explique le fonctionnement de l’AGESSA, la caisse de retraite des auteurs. En dessous d »un plafond de gain par an les auteurs ne bénéficient pas des avantages de l’AGESSA notamment en terme de retraite. « C’est pour ça qu’à l’AGESSA il doit y avoir une vingtaine de chorégraphe, sur les 2000 travaillant ». Il explique, lui qui entant que chorégraphe a perdu trente ans de points : « si tu es juste inscrit ça veut dire que tous les jours sur tes droits d’auteur tu vas payer l’AGESSA sans avoir de retour ». « Il doit y avoir dix chorégraphes qui vivent extrêmement bien en terme de salaire et de droit d’auteur. Et puis il y a des gens qui vivent dans une extrême précarité.

Faire œuvre de filiation

Il a donc travaillé pendant son mandat à approfondir les liens entre les auteurs et leurs droits. Daniel Larrieu peut maintenant reprendre son métier de chorégraphe mis en sourdine pendant les trois ans de mandat, bénévole, comme administrateur. « C’est un certain renoncement à soi quand même par rapport à la communauté. Mais j’estime que c’est mon geste c’est ma république de Platon. On a mis en place dans les festivals des Brunchs pour les nuls c’est à dire que l’on a fait des rencontre pas du tout pyramidales avec des auteurs, des chorégraphes dans le sens le plus large du terme pour pouvoir leur raconter comment faire leurs démarches, leurs déclarations, comment demander les autorisations préalables » Il a fallut enseigner aussi qu’on ne peut pas copier une phrase chorégraphique. En 2011, dans le cas du vol de Rosas Dantz Rosas par Beyoncé, Anne Teresa de Keersmaker a eu gain de cause
Récemment Daniel Larrieu a passé la main à Stéphanie Aubin « Je repars au plateau » nous dit-il
«  L’année prochaine je fait une installation numérique pour les enfants à l’école Pierre Budin dans le XVIIIe ». Également, il dansera avec Tomas Lebrun, entres autres. En 2017, Daniel Larrieu sort de la tête de l’eau, ce sera le grand retour du chorégraphe.

En attendant, la SACD est à Avignon jusqu’au 25 juillet avec notamment les Sujets à Vif jusqu’au 21 et la grande nouveauté, les programmes XS. Le Festival d’Avignon, la SACD et la SACD Belgique, le Festival XS et le Théâtre National de Belgique proposent du 23 au 25 ces formes brèves de 5 à 25 minutes pour créer, dans le prolongement des Sujets à vif, un partenariat de la forme brève : laboratoire d’idées, de créations et de rencontres. Il y aura 3 propositions / 3 projets de Sophie Linsmaux et Aurelio Mergola pour FROZEN – Florence Minder pour SAISON 1 / ÉPISODE 1 : CE QUE LE MONDE ATTEND DE VOUS, C’EST UNE HISTOIRE – Collectif « Une Tribu » composé de Alice Hebborn, Sarah Hebborn, Valentin Périlleux et Michel Villée pour LA COURSE.

Visuel : © SACD /LN Photographers

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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