Politique culturelle

Aviel Cahn, nouveau directeur du Grand Théâtre de Genève : « Il ne faut pas détruire toutes les traditions »

Aviel Cahn, nouveau directeur du Grand Théâtre de Genève : « Il ne faut pas détruire toutes les traditions »

05 septembre 2019 | PAR Yaël Hirsch

Après dix ans à la tête de l’Opéra des Flandres, Aviel Cahn prend cette saison 2019-2020 la suite de Tobias Richter à la tête du Grand Théâtre de Genève. Alors que son premier Opéra est prévu pour le 11 septembre et prend le risque du contemporain avec Einstein on the Beach de Philip Glass dans une mise en scène audacieuse signée par la Compagnia Finzi Pasca, après la version originelle de Bob Wilson… Il répond à nos questions sur sa saison, sa mission et ses projets pour le Grand Théâtre.

Être de retour en son pays, cela fait quoi ?
Zurich est ma ville natale et j’ai dirigé l’opéra de Berne pendant 3 ans et j’ai quitté la Suisse depuis dix ans. Mais Genève est très différent, c’est un lieu tout nouveau. Je n’ai pas tout à fait l’impression d’être revenu à la maison. L’arrivée à Genève pour moi, c’est s’installer dans un endroit tout nouveau. Après dix ans dans les Flandres, qui sont plates, revenir au pays, c’est voir les montagnes. Et oui, en ce sens, Genève, c’est déjà un peu chez moi.

Vous développez une thématique annuelle à Genève, comme vous le faisiez à Anvers et Gand. Quelle est l’importance de ce fil rouge qui cette saison est « Oser l’espoir » ?
Lors des abonnements, pour ceux et celles qui prennent leurs billets, le fil conducteur est important. C’est une manière faire un voyage ensemble et de les accompagner avec une histoire qui aide à la réflexion. On se pose des questions, on essaie de comprendre les logiques et raisons de la programmation. Dans une saison, ce n’est pas un hasard si certaines œuvres se suivent : elles sont liées par une pensée plus large qu’elles. Cette année, à Genève, j’ai choisi « Oser l’espoir ». En ce moment, lorsqu’on suit les nouvelles, le désespoir et la crainte se rencontrent continuellement. L’art, l’opéra, la musique, doivent donner de l’espace à des pensées plus pleines d’espoir, plus larges que la réalité quotidienne. A travers des intrigues, une mise en scène, une forme, les œuvres permettent de développer une vision pour voir ce qui est possible : la bonté, ce que l’être humain peut faire de mieux. Dans Einstein on the Beach, il y a deux grands penseurs, dans Les Indes galantes, il y a les Nations-Unies et le respect pour les autres cultures. Saint-François d’Assise finit la saison avec l’humanisme et l’illumination de l’être humain par la religiosité. Cette dernière est parfois négative, mais peut aussi être quelque chose de porteur, de positif.

Et pourquoi commencer par Einstein ?
Ce n’est pas une œuvre de répertoire. Elle est peu donnée et c’est sa première en Suisse. C’est une œuvre d’ouverture, signe de contemporanéité et qui permet des partenariats avec la Cie Finzi Pasca et son nouveau cirque, ainsi que le festival de théâtre La Bâtie. C’est aussi une référence à la Suisse, à Genève, qui est la ville de bienheureux. Une cité qui est calme dans une planète en danger. Tout y semble en ordre ; comme le disait Einstein à son époque : « Où veux-tu être quand le monde s’écroule ? Je veux être en Suisse parce que sa fin arrivera un peu plus tard ». D’ailleurs, les photos de la saison, réalisées par l’artiste suisse Matthieu Gafsou, sont faites autour du Lac Léman et à Genève ; elles questionnent Genève comme lieu.

Il y a plusieurs créations ou premières créations en suisse, cette saison 2019-2020…
Notre Saint-François d’Assise est une première en Suisse, Les Indes Galantes aussi étrangement, et elles proviennent d’une volonté de créer ensemble avec le ballet du Grand Théâtre qui est une très belle compagnie, afin d’ouvrir les frontières entre les disciplines. Les Indes Galantes donnent l’opportunité de collaborer et de mettre en avant toutes les forces du Grand Théâtre. Il s’agit d’innover, de proposer des nouvelles découvertes. Cette démarche a marqué ma carrière. Je cherche à éviter la répétition, la routine. L’opéra a une tendance de se répéter de façon similaire, là il faut toujours avoir une ambition de ne pas tomber dans l’habitude et de faire la même chose, surtout quand il s’agit de répertoire. Nous proposons une nouvelle production d’Aida avec l’English National Opera de Londres et le Houston Grand Opera. C’est une production qui se veut novatrice visuellement. Pour l’Enlèvement au Sérail, nous avons fait réécrire les textes du livret pour redécouvrir l’opéra avec des nuances nouvelles. Mais il faut aussi savoir y aller doucement et donner à voir et entendre des choses connues, qu’attendent les mélomanes. On peut faire un voyage ensemble, mais il ne faut pas détruire toutes les traditions bouleverser toutes les œuvres. Il faut un bon équilibre. Cette saison, nous avons aussi plusieurs chefs qui viennent du baroque : Alarcon qui est déjà venu plusieurs fois, mais aussi Biondi, Minkowski… Cela apporte une fraîcheur et une interprétation nouvelle. Enfin, avec le chef Jonathan Nott, nous allons intensifier la collaboration avec le chef de l’Orchestre de la Suisse Romande (OSR). Nous allons commencer avec le grand Saint François d’Assise qui est un énorme défi musical.

Et côté ballet : vous retrouvez Cherkaoui, et De Keersmaeker vient à Genève …
Oui Cherkaoui vient d’Anvers pour le premier ballet « Minimal Maximal », aux côtés de Mandafounis et Foniadakis. Et nous proposons le chef d’œuvre de Anne Teresa de Keersmaeker avec Les concertos Brandebourgeois. Elle n’a pas travaillé avec moi à l’Opéra de Flandres mais nous nous connaissons et son ballet se confronte à la musique minimale, ce qui est une thématique forte : le minimalisme s’est beaucoup inspiré de Bach.

Pouvez-vous nous parler des voix que nous allons entendre cette année à Genève ?
Nous aurons pas mal de découvertes ou d’étoile montantes, comme Elena Stikhina en Aida, qu’on a entendu à Salzbourg cet été, Léa Desandre et John Osborn dans les Huguenots, Kristina Mkhitaryan qui a chanté Traviata à Covent Garden est à l’affiche des Indes Galantes. Du côté des récitals on trouvera des chanteurs confirmés mais également montants comme Marianne Crebassa, Stephane Degout ou Nadine Sierra, et puis Ian Bostridge et Nathalie Dessay.

La saison 2019-2020 est également riche d’événements festifs…
Il est important de dynamiser le lieu, qui reste difficile d’accès pour un public qui ne s’y connait pas. Nous voulons que le Grand Théâtre devienne un lieu de rencontres et en même temps, donner l’opportunité d’approfondir l’expérience des spectacles avec des soirées inspirées par la programmation comme la « Late night » inspirée par le minimal. Nous collaborons également avec de nouveaux lieux : l’Archipel, le Théâtre Am Stram Gram pour les enfants, un festival de films des droits de l’homme sur le thème des réfugiés, ou le Musée de la réforme pour notre production des Huguenots. Lucerne est partenaire pour Einstein on the Beach et l’on organise avec eux une de nos soirées « duel » qui sont des rencontres intellectuelles, ici sur le thème « La science peut-elle sauver le monde ». Enfin, dès notre journée portes ouvertes, en début de saison -, nous jouerons des extraits de Einstein on beach pour tous.

Photos (c) Nicolas Schopfer / Grand Théâtre de Genève

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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