Fictions

« Embrasements » de Kamila Shamsie: Antigone et les djihadistes

« Embrasements » de Kamila Shamsie: Antigone et les djihadistes

05 septembre 2019 | PAR Julien Coquet

Les djihadistes ont-ils le droit d’être enterrés sur le sol du pays qu’ils ont trahi ? Cette question intéressante, posée par Kamila Shamsie dans cette relecture d’Antigone, livre pourtant une réponse qui survole les enjeux du problème.

Anouilh s’en était plus que bien tiré: sa relecture d’Antigone de Sophocle est régulièrement étudiée, bien plus simple à lire que la pièce antique tout en gardant les thèmes fondateurs du discours politique. Car Antigone, avant tout, est une pièce politique: le traître, le voyou, celui a déshonoré sa partie, a-t-il le droit à une sépulture décente ? Le roi doit-il être uniquement porté par la chose politique sans que ses affects familiaux et sentimentaux entrent en compte ?

L’auteur anglaise d’origine pakistanaise, Kamila Shamsie, a décidé de relire le mythe d’Antigone à l’aune du monde d’aujourd’hui et des conflits djihadistes. Isma (Ismène dans la tragédie grecque) se lie d’amitié avec Eamonn (Hémon), le fils d’une figure montante du Parti conservateur britannique qui deviendra ministre de l’Intérieur. Isma se confie: son père, mort, était parti faire le djihad. De retour en Grande Bretagne, Eamonn tombe amoureux de la soeur d’Isma, Aneeka (Antigone), au-delà de la différence religieuse qui les sépare, elle croyante et lui réfutant tous les dogmes musulmans. L’idylle est rompue lorsque Aneeka annonce que son frère, parti rejoindre les rangs de l’Etat islamique, souhaite rentrer en Europe tant il ne se reconnaît pas dans les actes barbares perpétrés. Le père d’Eamonn pourrait-il intervenir dans ce rapatriement difficile, lui si intransigeant envers ceux partis faire le djihad ?

À la fin de cette lecture, on ne peut que s’interroger: pourquoi tout actualiser ? La relecture du Macbeth par Jo Nesbø ne nous avait que moyennement convaincu, celle d’Antigone par Kamila Shamsie produit le même effet. On sent bien les contraintes personnelles qui pèsent sur les personnages, le cours de l’Histoire qui les noie et produit un sentiment de fatalité propre à la tragédie (« Il ne savait pas comment se libérer de ces courants de l’histoire, comment se débarrasser des démons qu’il avait attachés à ses talons« ). Mais ce long prologue aux Etats-Unis est-il vraiment nécessaire à la mise en place de l’intrigue ? Une réécriture est-elle vraiment nécessaire (surtout lorsqu’il n’y a aucun style…) ? N’est-ce pas plutôt au lecteur de comprendre que les tragédies antiques sont toujours d’actualité ? Là où Antigone commence in medias res, Embrasements s’essouffle et parvient à une fin qui fait plus sourire que pleurer. Reste tout de même un roman questionnant la place de l’islam au sein du Royaume-Uni, la difficulté d’exercer la politique et l’engagement souvent incompréhensible de ceux partis rejoindre l’Etat islamique.

« Eamonn approchait d’une mosquée. Il traversa la rue pour l’éviter puis la retraversa pour ne pas être vu en train de l’éviter. Tout le monde n’arrêtait pas de parler du racisme auquel son père avait dû faire face lorsqu’une partie de la presse avait cherché à faire de lui un extrémiste, mais c’était la population musulmane londonienne qui avait tourné le dos à Karamat Lone et l’avait défié aux élections, en dépit de tout ce qu’il avait fait pour ses administrés. Tout cela parce qu’il avait exprimé une préférence parfaitement rationnelle pour les usages d’une église par rapport à ceux d’une mosquée, et parce qu’il avait évoqué la nécessité pour les musulmans britanniques d’en finir avec l’obscurantisme s’ils voulaient être traités avec respect par le reste de la population.« 

Embrasements, Kamila Shamsie, Actes Sud, 320 pages, 22,50€

visuel : (c) actes sud

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Julien Coquet

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