Opéra
Einstein on the beach, l’Einstein-machine de Philip Glass et Robert Wilson

Einstein on the beach, l’Einstein-machine de Philip Glass et Robert Wilson

09 janvier 2014 | PAR Christophe Candoni

Paris accueille enfin la reprise d’une pièce maîtresse dans l’histoire de l’opéra contemporain : l’énigmatique et époustouflant Einstein on the beach de Philip Glass et Robert Wilson se joue pour cinq représentations au Châtelet où il affiche archi-complet mais a fait, pour la première fois depuis sa création en 1976, l’objet d’une captation visible pendant plusieurs mois sur internet et bientôt en dvd.

On fait écho au titre de la pièce d’Heiner Müller car l’Einstein de Wilson s’apparente justement à une machine grandiose, réglée comme une mécanique d’horloger, construite avec une précision minutieuse et infaillible. De la structure de sa composition musicale à son organisation spatiale, tout y semble savamment, mathématiquement, pensé. Cette œuvre d’art totale fascine par sa capacité à faire se mêler avec une maîtrise inouïe le théâtre, la musique et la danse légère et aérienne de Lucinda Childs. Elle tient autant de l’opéra, du ballet, que de la performance et de l’installation plastique. On admire les prouesses vocales et musicales du Philip Glass Ensemble tout comme celles des danseurs et interprètes infatigables et complètement magnétiques.

L’œuvre embarque pour presque cinq heures sans pause des spectateurs hypnotisés par la beauté étonnante d’un spectacle à la séduction pas facile et pourtant immédiate. Le caractère minimaliste et répétitif jusqu’à la saturation de la musique et du geste, sa durée démesurée, son absence d’histoire, de personnage, de livret, son propos qui échappe à la compréhension ne rebutent jamais, ils éprouvent mais happent et éblouissent littéralement.

Pourtant, Einstein impose une lecture qui s’appréhende comme un déchiffrage, une quête où il est bien moins utile de chercher à tout comprendre que de vivre pleinement l’expérience intellectuelle et sensible proposée et soutenue par un niveau d’excellence rarement atteint. Comme la communauté d’explorateurs dans le vaisseau spatial de la dernière partie, les spectateurs sont amenés à déchiffrer l’indéchiffrable, à se plonger dans l’univers inventif et singulièrement déroutant réalisé par Robert Wilson dans une forme à la fois classique et révolutionnaire, qui porte bien-sûr la trace des années 70 et paraît toujours aussi neuve et radicale.

Wilson né en 1941 et Glass en 1937 sont des enfants du XXe siècle, de la porosité des formes artistiques et de la modernité en marche qu’ils appréhendent et synthétisent avec une pertinence aiguë et visionnaire sous la forme de tableaux successifs comme autant de visions kaléidoscopiques et fantasmagoriques qui s’apparentent à une ode au progrès, tantôt enthousiaste tantôt angoissée, à l’homme et à la connaissance. Einstein met en scène l’héritage industriel (l’apparition répétée d’une locomotive ouvre l’acte I) jusqu’à la conquête de l’espace pour laquelle des hommes flottent dans des élévateurs aux parois transparentes.  Il capte un monde épris de transformations, de vitesse qui s’intensifie au risque du détraquage comme dans la scène du procès qui singe la bureaucratie administrative et la vie urbaine accélérée. L’humanité présentée dans une vaine expressionniste à la fois mélangée et uniforme, quasi robotisée, entre dans sa course effrénée puis cherche un ailleurs plus serein comme cette femme qui prête l’oreille dans un coquillage comme refuge à l’agitation alentour. De la douceur, il y en a dans les couleurs nuitées qui dominent le spectacle, de la tendresse aussi lors de l’émouvant récit d’amour du chauffeur de bus.

C’est à l’Opéra de Montpellier que le spectacle a revu le jour pour la troisième fois depuis sa création et probablement la dernière. Depuis 2012, il fait le tour du monde : Londres, Amsterdam, New York, Toronto, Mexico, maintenant Paris dans le cadre d’un festival d’automne consacré au très grand artiste qu’est Bob Wilson (VOIR ICI et ICI), puis Berlin où l’aventure s’achèvera en mars prochain. C’est partout un triomphe pour la simple raison qu’Einstein on the beach est un chef-d’œuvre, une matière immensément riche et poétique offerte comme une belle ouverture sur le monde moderne et en perpétuel mouvement.

(c) Lesley Leslie-Spinks

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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