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Dans une tribune virulente, l’écrivaine Mazarine Pingeot fustige un féminisme « maccarthyste »

Dans une tribune virulente, l’écrivaine Mazarine Pingeot fustige un féminisme « maccarthyste »

02 août 2020 | PAR Loïs Rekiba

Le 28 juillet, dans une tribune publiée dans Le Monde, l’écrivaine Mazarine Pingeot dénonçait un nouveau féminisme caractérisant une époque marquée par un « règne de la vengeance » et partageait à la fois son ennui et ses craintes de vivre un « nouveau maccarthysme ». Un texte qui a fait réagir les réseaux sociaux. 

L’ennui de Mazarine Pingeot

Quatre ans après la fameuse tribune sur « La liberté d’importuner » dite « de Catherine Deneuve », dans laquelle un collectif de femmes dénonçait les dérives du mouvement #metoo (lire notre article), c’est maintenant au tour de Mazarine Pingeot de ne pas se reconnaître dans un nouveau féminisme dont elle tente de souligner les dérives. La fille du premier Président socialiste de la Ve République – François Mitterrand – emploie des leitmotivs chocs pour dénoncer ces nouvelles mouvances féministes qu’elle juge extrêmes. Elle dénonce également une «bien pensance» qu’elle a du mal à définir ou à circonscrire. Cette tribune est placée sous le signe de ce que l’auteure appelle un « mortel ennui ».

Cet ennui, c’est celui que lui provoque la vue d’une certaine jeunesse à la fois décrite comme nihiliste, molle et apathique, mais aussi porteuse d’une certaine fureur. Selon elle, il s’agirait plus particulièrement de jeunes femmes qui feraient mieux de ne pas se plaindre à propos de l’impunité des violences sexistes et sexuelles, au motif qu’elles vivraient dans une époque meilleure que celle de leurs mères et de leurs grands-mères qui, elles, ont été sur le front de la lutte pour les droits des femmes après la guerre, ce qui leur donnerait une légitimité plus forte : « ces jeunes femmes mieux loties que leurs mères et leurs grands-mères, qui ont mené la lutte pour elles, déblayé le terrain pour leur laisser en héritage de continuer le combat ».

Dans cette tribune, Mazarine Pingeot n’hésite pas à tourner en dérision les femmes qui «se sentent insultées quand un homme, de sa violence ancestrale, ose un compliment». C’est moins maladroitement formulé, mais n’est pas si loin de la « liberté d’importuner »… 

Garder « raison » contre la haine

«Qu’est-ce qu’une morale adossée à la haine ?», demande dans sa tribune la professeure de philosophie qui oppose la violence des sentiments aux garde-fous de la raison. D’une part, elle dénonce la plainte et la victimisation des femmes. D’autre part, elle critique celles qui ne savent plus raisonner pour préférer «s’indigner». L’indignation serait ainsi «devenue la monnaie courante de tous les frustrés de la Terre, des médiocres, de ceux qui veulent exister mais qui n’ont d’autres moyens que de vomir des insultes, de confondre les plans, l’opinion, la justice, la rumeur, les faits…».

Enfin, elle déplore que les cibles des féministes décrites comme «enragées et remplies de haine» soient systématiquement des mâles blancs et hétérosexuels de plus de cinquante ans. A ses yeux, «n’importe qui fera l’affaire» pour les nouvelles féministes avides de mettre à feu et à sang la norme hétérosexuelle avec, toujours, la «délation» au bout du fusil. Face à ce qu’elle considère être un « nouveau maccarthysme » typique « d’une époque marquée par «le règne de la bêtise, du mimétisme, de la libération des pulsions de haine et, pire que tout, de l’exaltation narcissique de croire appartenir à la morale», l’écrivaine propose une stratégie, pour éviter l’instauration d’«un nouvel ordre moral» dont elle craint définitivement les excès.

Cette stratégie est celle d’un combat politique guidé par la méthode et la raison. Elle affirme qu’«aujourd’hui, les femmes sont assez puissantes pour mener (leur) combat politique». Et questionne : «Pourquoi s’en tiendraient-elles à occuper la seule place du ressentiment et de la vengeance, de la délation et de la vindicte ? Est-ce cela, la place naturelle de la femme ?».

Une tribune d’angoisse face à un monde qui change ?

Publiée dans Le Monde, la tribune de Mazarine Pingeot n’est pas passées inaperçue et a suscité une pluie de réponses choquées sur les réseaux sociaux. La politiste Camille Froidevaux-Metterie twitte ainsi :

Pour Mazarine Pingeot, «des femmes sont encore excisées, des femmes sont encore lapidées, des femmes sont exploitées, des femmes gagnent moins bien leur vie que les hommes». Mais à la lumière de la condamnation d’Harvey Weinstein aux Etats-Unis (lire notre article), de l’adoption de la loi de prévention du féminicide en France (lire notre interview de la magistrate Françoise Guyot) ou de l’impact mondial de stars d’Hollywood comme Emma Watson, figure de proue du féminisme pour l’ONU et très suivie par les plus jeunes, qui peut encore nier que, excès ou pas que, avec #MeToo, il y a eu des avancées concrètes, nécessaires et raisonnables en matière de droit des femmes ?

Lorsqu’elle oppose la « victoire d’extrémistes de la médiocrité au nom de ‘l’éthique’, et les vrais «combats féministes», lorsqu’elle prévoit dans le monde à venir une séquence de «relations contractuelles» et «tarifées», que craint Mazarine Pingeot ? Un nouveau monde ! Qu’elle dépeint comme celui où la domination masculine sera renversée «non pour un monde plus égal et construit sur un autre paradigme, mais bien pour substituer une domination à une autre».

Censure, Ordre moral, Uniformité, Quotas omniprésents et Écologie seraient les piliers de ce nouveau monde où «avant même de mourir du réchauffement climatique, nous risquons de mourir d’ennui…».

Serait-ce donc la peur du changement qui préside à cette tribune, somme toute pas tellement plus nuancée que les «cris» qu’elle fustige ?

 

©MathieuDelmestre/Flickr/domainepublic

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One thought on “Dans une tribune virulente, l’écrivaine Mazarine Pingeot fustige un féminisme « maccarthyste »”

Commentaire(s)

  • Guillaume

    Je trouve toujours étrange, quand un débat aussi sérieux est abordé, que les parties en présence reprennent uniquement les mots du discours auquel elles s’opposent qui vont dans le sens de leur thèse à eux en ignorant systématiquement les vrais arguments qui sont avancés. Mazarine Pingeot déplore le fait que le combat féministe soit mené aujourd’hui trop souvent par des personnes qui disent n’importe quoi n’importe comment dans une grande violence, c’est le fond de son discours. À cela, on lui oppose des arguments liés aux violences, très nombreuses, auxquelles sont toujours confrontées de très nombreuses femmes, que Pingeot ne nie à aucun moment, on lui dit aussi qu’elle a du mal à accepter les changements du monde, où est le rapport avec son propos si ce n’est d’avancer ses propres arguments et développer, sinon ânnoner, sa thèse sans même essayer de débattre? Mais de quoi avez-vous donc si peur ? Ce que vous pensez est donc si fragile et si sacré qu’il ne peut être confronté à aucune contradiction ni enrichi par une réflexion qui n’est pas la vôtre ou celle des personnes qui pensent comme vous ? Comment débattre à ce moment-là ? Et surtout pourquoi débattre si à la fin on ne sort pas plus riche de ce que nos contradicteurs ont apporté ? N’ayons pas peur de l’autre, ce n’est pas grave s’il dit des trucs mieux que nous ou s’il parvient à nous convaincre, ça ne fait pas de nous des mauvaises personnes qui ont perdu…

    août 4, 2020 at 8 h 20 min

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