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Le festival d’Israël ouvre entre boycott et censure

Le festival d’Israël ouvre entre boycott et censure

21 mai 2018 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Mercredi, le Festival d’Israël ouvrira amputé d’un spectacle de Tiago Rodrigues et sous le regard méfiant du ministère de la culture.

La déclaration a surpris, en mal. Le talentueux Tiago Rodrigues, directeur du Théâtre national de Lisbonne a annulé sa participation au festival et a rejoint le mouvement BDS, d’ailleurs déclaré illégal depuis 2015, en France, suite à un arrêt de la Cour de cassation. Le groupuscule tombe sous le joug de l’article 24 alinéa 8 de la loi sur la presse : « Provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence envers une personne ou un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance à une ethnie, une nation, une race, ou une religion déterminée. »

Tout commence avec un « oui/mais » iconique. Sur sa page Facebook le metteur en scène d’Antoine et Cléopâtre explique que « le festival lui a été présenté comme un événement artistique qui promeut une vie sociétale diversifiée et en quête de paix ». Il a affirmé avoir accepté l’invitation à participer « parce que je crois que le peuple d’un pays et son administration politique ne sont pas la même chose » mais, il ajoute qu’il a décidé de rejoindre le boycott culturel d’Israël, convaincu qu’une pression globale et collective peut permettre d’obtenir les mêmes résultats que lors du boycott contre l’apartheid en Afrique du Sud. Dans son long message, il affirme ne pas vouloir participer aux célébrations des 70 ans de la naissance d’Israël.

Nous avons demandé à Denis Charbit son avis sur cet acte. Il est maître de conférences au département de sociologie, science politique et communication à l’université ouverte d’Israël. Il nous dit :

« Un artiste qui décide de recourir au boycott culturel cherche essentiellement à rehausser son prestige moral à ses yeux et auprès de son milieu professionnel immédiat. Je ne nie pas la valeur de l’acte : un artiste qui se prive volontairement d’aller à la rencontre d’un public agit contre sa démarche fondamentale de s’exposer devant autrui, sans compter la perte de revenus accessoire que cela peut entraîner. Appliqué à Israël, le boycott culturel me semble cependant dépourvu de toute efficacité : il pénalise un public généralement hostile à l’occupation et prive l’artiste de dire son fait aux autorités et au public – ce qui est bien plus convaincant. De plus, s’il entend par son geste exprimer une solidarité envers les Palestiniens, il est d’autres formes plus utiles, car ne pas se rendre en Israël ne modifie ni en bien ni en mal la condition de ceux que l’artiste entend soutenir. Mais plus foncièrement, le boycott appliqué au cas israélien me semble inapproprié car l’ambiguïté du geste reste entière: veut-on sanctionner l’occupation par Israël des territoires palestiniens (position hautement légitime) ou bien veut-on sanctionner l’existence d’Israël – ce qui est intolérable, car nul autre pays n’est remis en cause de cette façon? »

Pourtant, Tiago Rodrigues s’apprêtait à donner By Heart, un spectacle magnifique sur la mémoire et la résistance qui aurait été présenté dans un festival à la ligne politique anti-occupation et anti-gouvernement pourtant claire. On y retrouve Gisèle Vienne ou Boris Charmatz. D’ailleurs, le festival est dans la cible directe de la politique du premier ministre israélien

Dans un article qui refait surface ces jours-ci, publié par Yair Ashkenazi le 30 mai 2017 dans Haaretz, il est question de la mainmise du ministère de la culture sur la liberté de création. Miri Regev, la très conservatrice ministre de la culture… et du sport, considère la nudité sur scène comme une atteinte « préjudiciable aux valeurs fondamentales du public israélien et d’Israël en tant qu’Etat juif et état démocratique ». Cet avis très personnel s’accompagnait alors d’une menace d’annulation de tout spectacle non conforme à ses yeux. Cette année, Tino Sehgal présentera l’excellent Sans titre qui questionne le rapport du corps à la transmission d’une chorégraphie. La pièce est un duo 100% à poil. Sur la question de la censure culturelle, Denis Charbit explique :

« Un ministre de la culture définit des orientations générales en matière budgétaire, mais ne saurait se substituer aux médiateurs culturels qui ont autorité à choisir des spectacles en fonction de critères esthétiques internes, et non en fonction du degré de nudité des artistes en scène. C’est une manière insidieuse de rabaisser un metteur en scène ou un chorégraphe qui aurait fait un tel choix au niveau d’un cinéaste de film-X qui, lui aussi, n’est pas subventionné. Cette confusion est grave. Elle reflète un état d’esprit conservateur et borné. Il est probable que la ministre ne parviendra pas à ses fins car la Cour suprême veille. Celle-ci ne donnera pas son feu vert à une telle mesure si elle passe à exécution. Même si la montagne accouche d’une souris et que la ministre soit obligée de reculer, la menace induira un esprit d’autocensure. Pitoyable. »

Dans By Heart, Rodrigues décorait nos intérieurs du Sonnet 30 de Shakespeare. On ne vous dira pas ici comment, mais le procédé est formidable, il touche à l’intime, dévoile des pudeurs, et cela aurait plu à madame la ministre, sans jamais déshabiller personne.

« Quand je fais comparoir les images passées,au tribunal muet des songes recueillis, je soupire aux défauts des défuntes pensées, pleurant de nouveaux pleurs les jours trop tôt cueillis ».

By Heart est un spectacle de crise, qui dit le XXe siècle. Il raconte la cécité de sa grand mère, très cultivée, née en 1919. Elle a connu la seconde guerre mondiale et a vu l’entrée dans le XXIe siècle le jour où les Tours sont tombées. Ils nous met en miroir face à nos contradictions. La possession devient illusoire dans un monde où le racisme, la misogynie et le négationnisme sont invités sur les plateaux de télévision. Pour faire taire Zemmour, Soral et consorts, ne devrait-on pas fuir en emmenant avec nous des bibliothèques entières ? Malheureusement, le public israélien, majoritairement opposé à l’occupation comme nous le confiait Denis Charbit est privé de cette arme très pacifique. Un gâchis.

Visuel : © By Heart

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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