Théâtre
Tiago Rodrigues jusqu’à la révolution aux Bouffes du Nord

Tiago Rodrigues jusqu’à la révolution aux Bouffes du Nord

12 octobre 2022 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Dans le cadre du Festival d’Automne, le nouveau directeur du Festival d’Avignon s’amuse à nous plonger dans une catharsis à la violence au décalage inouï. Catarina et la beauté de tuer des fascistes est une bombe qui explose au premier degré.

« Nous indigner est notre lot »

C’est l’histoire d’une famille un peu particulière dont tous les membres, hommes et femmes se nomment Catarina une fois par an. Ce jour commémore la mort de leur aïeule, la vraie Catarina, tuée par un vrai fasciste en 1954 du temps bien sombre de l’Estado Novo. Une lettre se transmet, elle ordonne de se souvenir. Les descendants et descendantes prennent cette injonction au sérieux et décident de tuer un fasciste par an, après un bon diner où l’on sert un plat traditionnel : des pieds paquets.

L’idée servie par l’écriture de Tiago Rodrigues est un délice. C’est vrai, elle est chouette cette idée : de tuer un connard par an , un vrai dangereux puis de l’enterrer dans le jardin. Un vrai plaisir coupable !

Voici 74 ans que cela dure, 74 fascistes, entendez leaders d’extrême-droite et populistes au XXIe siècle dont la dépouille est accompagnée d’un beau chêne planté à chaque fusillade.

Mais voilà, la Catarina d’aujourd’hui « ne veut pas tuer ». Elle dit que cela ne marche pas, que depuis 74 ans les idées des extrêmes droites et totalitaires ne font que grimper. Elle dit non. Elle dit que la violence amène la violence, en Antigone des temps modernes, elle est prête à mourir pour rompre cette tradition légitime mais mortifère. Elle dit que la liberté peut s’obtenir avec d’autres combats.

La mise en scène nous installe dans un monde impossible à dater. Ils et elles sont tous habillés avec des grandes jupes. La maison est en bois, la table bien mise. António Afonso Parra, António Fonseca, Beatriz Maia, Carolina Passos Sousa, Isabel Abreu, Marco Mendonça et Rui M. Silva échangent aux abords de cette table, il est question de sujets d’aujourd’hui : la violence animale, le véganisme, le démantèlement de l’hôpital public. C’est par leurs mots que l’on peut dater le moment.

Aux abords de cette table oui. Et seul au bout de cette table se trouve Romeu Costa, on le comprend bien, le fasciste de l’année à abattre. Il a tous les talents : député d’extrême droite, raciste, homophobe, nationaliste…bref, un affreux.

Oui mais… la loi du talion est-elle recommandable ?

« Nous sommes celles qui ne pardonnons pas »

La pièce pointe l’absurde. La norme est la vengeance, le meurtre et tout est fait pour que le public, comme un seul homme (ou une seule femme !), adhère à cette forme de résistance. Quand le doute fait son entrée sur scène, le basculement vers la violence devient de plus en plus réel. Le jeu des comédiens et des comédiennes se rapproche de nous, ils et elles viennent nous parler de plus en près.

(Attention spoiler !)

La bascule entre la fiction et la réalité se fait d’une façon très radicale qui déclenche l’ire des spectateurs. On a vu hier, des spectateurs littéralement devenir fous : jet de chaussure, insultes à l’égard du comédien, hurlement de l’Internationale… comme si Tiago Rodrigues leur avait fait oublier que la mise en scène est une… mise En Scène. Et pour le coup, si dans ses précédentes pièces, il a pu faire du théâtre avec des amateurs (By heart) ou des sujets documentaires (Sopro), Catarina ou la beauté de tuer des fascistes est une fiction. Ce n’est pas un meeting, et évidement certainement pas une apologie des idées totalitaires du XXIe siècle. Bien au contraire.

En revanche, Romeu Costa qui livre une performance démente mérite tout notre soutien, il provoque la colère en jouant le fasciste, mais un fasciste d’aujourd’hui. En France, il camperait Eric Zemmour. Nous sommes au Portugal, mais la pièce est une histoire européenne de l’échec de la lutte contre les totalitarismes après la Seconde Guerre Mondiale.

Les démocraties ont perdu, elle perdent à chaque élection un peu plus de terrain. Brecht nous fait rire dans cette maison et oui, certainement, cette idée que la démocratie est morte a de quoi nous mettre, nous indéniablement impuissants, très en colère.

Du 7 au 30 octobre au Théâtre des Bouffes du Nord

Visuel : ©Filipe Ferreira.

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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