Opéra
Retours sur le nouveau Ring berlinois (Tcherniakov / Thielemann) 4/4. Le Crépuscule des dieux

Retours sur le nouveau Ring berlinois (Tcherniakov / Thielemann) 4/4. Le Crépuscule des dieux

12 octobre 2022 | PAR Nicolas Chaplain

Assister à la création d’un Ring complet en seulement une semaine est une expérience exceptionnelle. À Berlin, Tcherniakov a présenté sa lecture de l’œuvre, étonnante et passionnante, audacieuse et profondément humaine. Sous la direction de Christian Thielemann, l’orchestre de la Staatsoper est superbe, transcendant. Le plateau vocal, excellent. Andreas Schager est infatigable et flamboyant. Anja Kampe est Brünnhilde, lumineuse et émouvante. La basse Mika Kares qui a déjà interprété Fasolt et Hunding est un Hagen formidablement sombre, puissant, terrifiant.

Dmitri Tcherniakov a imaginé pour seul décor de la Tétralogie wagnérienne un centre de recherche où sont menées des expériences psychologiques sur des cobayes humains, un lieu qui favorise les rivalités, révèle la déraison des hommes qui se prennent pour des dieux, coupables de sacrifier des existences au nom du progrès, du savoir, de la modernité.

Brünnhilde trouvera le chemin en dehors de l’institut et parviendra à quitter les fous en blouse blanche. La scène finale montre la femme blessée mais rebelle, serrant fort son Grane en peluche sur son cœur devant le corps mort de Siegfried. Puis, le décor disparait. Quelques lignes sont projetées sur le mur alors qu’on voit Brünnhilde traverser le plateau vide et noir, seule rescapée des expériences menées au Walhalla. Ces mots, écrits par Wagner pour son projet d’opéra intitulé La Mort de Siegfried, n’ont pas été mis en musique mais ont été publiés en 1872 en tant qu’écrits et poèmes. Ils évoquent une renaissance, une terre de choix, une fin heureuse et éternelle. « J’ai vu la fin du monde. » lit-on. « Savez-vous où je vais ? », « Je fuis la folie pour toujours », « Le deuil, l’amour et la souffrance m’ont ouvert les yeux. » Avec cette conclusion poignante, ce Ring est un appel à la désobéissance, à l’insoumission, une réflexion sur la liberté des individus.

Le metteur en scène russe a refusé toute mythologie romantique, tout objet magique, tout élément fantastique : pas d’or, pas de feu, pas de Rhin, pas de dragon… Le réalisme voulu par Tcherniakov se révèle dans des scènes familières et prosaïques. On retrouve ainsi Brünnhilde et Siegfried au réveil, sous la couette, dans l’appartement qu’occupaient les Wälsungs dans La Walkyrie puis Mime dans Siegfried. Brünnhilde enfile un peignoir et prépare le petit déjeuner pendant que Siegfried prend sa douche. Les Nornes – ces femmes qu’on voyait fumer sur les divans dans le Rheingold – sont maintenant des mamies chics, courbées par l’âge. Elles se battent à coups de sac et de canne. Alberich se présente à Hagen (en rêve ?), presque nu, en train de faire du tricot. Les filles du Rhin reçoivent Siegfried en consultation médicale. Hagen tue Siegfried avec le mât d’un drapeau alors qu’un match de basketball se prépare avec les membres du personnel habillés en T-shirt vert et en short.   

Malgré des longueurs inévitables et quelques moments parfois moins inspirés, ce Ring se distingue par son originalité, par la lecture cohérente de Dmitri Tcherniakov et surtout par sa direction d’acteurs-chanteurs précise, exigeante, impressionnante. Tous sont crédibles. Les interprètes explorent au mieux la psychologie de leurs personnages. Leurs corps sont naturels, engagés. On assiste à des scènes qu’on pourrait dire « de cinéma », tant l’attention portée à la diction et à l’intelligibilité du texte est grande. Chaque mouvement est signifiant, les regards sont éloquents, les émotions palpables. Le metteur en scène a communiqué aux chanteurs le plaisir de jouer « vrai » avec urgence, nécessité et intensité.

Avec maitrise et résolution, Christian Thielemann a dirigé cette œuvre monde (ou monstre). Il a pensé le Ring comme un gigantesque crescendo pour l’orchestre, a sculpté un univers musical magique et enivrant, osé des tempi très lents, des nuances extrêmes, une douceur inhabituelle, des élans fiévreux, des passages volcaniques, a mis en évidence le jeu des leitmotivs et une multitude de détails, exhalé la poésie féconde wagnérienne.

Photo : Monika Rittershaus

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Nicolas Chaplain

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