Opéra
Retours sur le nouveau Ring berlinois (Tcherniakov / Thielemann) 2/4. La Walkyrie

Retours sur le nouveau Ring berlinois (Tcherniakov / Thielemann) 2/4. La Walkyrie

05 octobre 2022 | PAR Nicolas Chaplain

 

Avec une Walkyrie convaincante et émouvante, Dmitri Tcherniakov poursuit sa lecture originale du Ring. Avec audace et intelligence, il démythifie l’épopée fantastique que constitue la Tétralogie wagnérienne. Pas de créatures, de dragon, de nain, de géants ou de dieux mais des hommes, certains plus puissants que d’autres. Le metteur en scène dissèque les faiblesses des héros animés par la lutte pour le pouvoir, la jalousie, la cupidité, la survie. Il explore les conflits familiaux, les durs rapports hommes-femmes et la violence sociale contenus dans le livret. Christian Thilemann surexcite l‘orchestre de la Staatskappelle qui déploie un son envoûtant, parfois foudroyant, et caresse les extrêmes. Le chef allemand ose des notes étirées, des pianissimi, impose des silences et favorise l’explosion de couleurs et d’émotions fortes.

 

Avis de recherche. Alerte sur les chaînes d’infos. Un criminel s‘est évadé lors d’un transport carcéral. C’est ce même criminel, reconnaissable par une mèche de cheveux blancs (comme Wotan dans L’Or du Rhin), qui fait irruption dans le bel appartement de Sieglinde. L‘inconnu en parka à capuche tombe au sol, épuisé. Couché à plat ventre, il demande de l‘eau et le gîte. Sieglinde est une séduisante femme au foyer en pantoufles qui se coiffe en attendant le retour de son mari. L’appartement neuf est tout équipé (cuisine moderne, salle de bain avec douche et WC, chambre où sont étendus les vêtements de madame). Une proximité naturelle se joue immédiatement entre les deux, assis sur le canapé. Il respire ses cheveux étrangement. Elle tremble un peu mais ne le chasse pas. Le mari Hunding (Mika Kares), policier haut placé, rentre à la maison. Sieglinde lui prend son manteau, se met aux fourneaux, dresse la table, sert la soupe. L‘atmosphère est tendue. Hunding accepte d‘héberger le visiteur une nuit seulement mais le menace violemment de son révolver et force Sieglinde à le menotter. Ensuite, il va faire pipi, se déshabille et se couche.

Sieglinde a rejoint son homme au lit. Il dort déjà, elle a mis un somnifère dans sa boisson. Elle se relève et, en robe de nuit, rejoint au salon celui qu‘elle reconnaîtra comme son frère jumeau, Siegmund. La femme soumise à son mari se libère, montre l’épée Nothung à l’inconnu. Les deux fuient l‘endroit à la hâte. Elle passe un jogging et des baskets, ils fourrent quelques vêtements dans un sac Tati, quelques trucs du frigo aussi et l‘épée. Vida Mikneviciutè (dont le chant est splendide et lumineux, la voix puissante) et Robert Watson (un peu en difficulté mais qui possède un beau timbre clair) interprètent les jumeaux. Leur jeu d‘acteur est incroyablement cinématographique, naturel et crédible. Leurs regards sont éloquents, leurs corps très engagés impressionnent.

 

Dans son bureau, Wotan observe la scène depuis le début à travers un miroir espion. Il semble alors que l’appartement fait partie du laboratoire E.S.C.H.E dont il est le directeur et que ses propres enfants font (à leur insu) partie des expériences humaines qu’il manœuvre.

 

Les choses tournent mal alors qu’il trinque au champagne avec Brünnhilde. Dans cette courte scène, Tcherniakov dessine habilement une complicité évidente entre le père et sa fille. Mais Fricka, implacable et pugnace (Claudia Mahnke en tenue bourgeoise très classique) trouble l’apparente gaieté. Elle exige que son mari ne porte pas secours au fugitif Siegmund, fruit d’une liaison adultère et qu’il s’y engage par écrit.

 

Plus tard, Siegmund et Sieglinde se réfugient dans les sous-sols de l‘institut de recherche, là où se trouvent les lapins en cage. Elle est très faible, elle a froid. Il l‘embrasse, tente de la réchauffer en lui enfilant ses propres chaussettes. Le combat qui oppose Hunding et Siegmund se passe hors champ. On entend leur voix des coulisses tandis que Sieglinde, seule sur le plateau, défaille. Un groupe de policiers capture et tabasse Siegmund à coups de matraques. Wotan demeure impuissant.

 

Le dernier acte se joue dans l‘amphithéâtre de l’institut. Les walkyries sont des jeunes femmes toutes habillées d’un pantalon large noir et d’une veste bleu marine. Elles forment une unité spéciale et font des recherches sur le terrain. L‘une est équipée d‘un appareil photo. Une autre lit quelques documents. Elles checkent des visages et des identités de personnes sur un logiciel qu‘on voit projeté sur le grand écran. Une ambiance de gang de filles règne dans l’amphi. Elles se saluent en se claquant les mains. Une d’entre-elles fait quelques mouvements de combat et toutes entonnent la fameuse chevauchée des walkyries joyeusement, comme un cri de guerre. Elles sont sous l‘autorité de Wotan et se montrent particulièrement frileuses et paniquées quand Brünnhilde amène avec elle Sieglinde. 

 

Wotan pique une colère monstre contre ses „walkyries“. Michael Volle – acteur incroyable –  se déchaine, renverse les chaises, tente d’allumer une cigarette et se bat contre un briquet qui ne veut pas fonctionner. L‘explication, la confrontation terrible, entre Wotan et Brünnhilde est une scène de théâtre puissante, où Tcherniakov électrise les corps. Le tyran Wotan est affaibli ; son autorité est bafouée, son orgueil blessé, tourmenté par son amour pour celle qui ne lui a pas obéi. La Brünnhilde d’Anja Kampe a une silhouette adolescente, est têtue, prête à assumer ses choix, libre.

 

Brünnhilde entraîne malgré lui Wotan dans un jeu enfantin. Elle évoque pour son châtiment un cercle de feu. Ainsi les deux protagonistes forment un cercle avec les chaises en bois de l’amphi. Pris au jeu, Wotan fait mine d’invoquer Loge, le Dieu du feu en souriant. Elle dessine sur les chaises des flammes avec un feutre orange. Ils se sourient, s’étreignent tendrement, douloureusement. Elle sait qu‘il tiendra parole, qu‘elle est chassée. Elle part avec son sac à dos. Les adieux sont déchirants après cette scène très longue, exigeante et d’un un niveau d‘intensité exceptionnel. 

Photo : Monika Rittershaus

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Nicolas Chaplain

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