Performance
Le sublime By Heart de Tiago Rodrigues à Lafayette Anticipations

Le sublime By Heart de Tiago Rodrigues à Lafayette Anticipations

26 septembre 2021 | PAR Camille Bois Martin

Du 24 au 25 septembre, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris et de Echelle Humaine, Tiago Rodrigues s’est produit à la Fondation Lafayette Anticipations, rejouant sa célèbre pièce By heart. La billetterie était sold out depuis plus d’un mois pour les trois représentations ; et à raison. 

Initialement seul sur scène, Tiago Rodrigues prévient son public : tant que dix personnes n’occuperont pas les dix chaises libres à ses côtés, la pièce ne pourra pas commencer. Si l’échange spectateur/acteur est parfois oppressant, il est ici vivant, nécessaire, naturel. Devant ces chaises, deux barquettes de bois sont remplies de livres, desquels l’artiste se saisit parfois, afin d’introduire un nom célèbre ou intime, et qu’un spectateur assis sur scène tient face au public : Pasternak, Shakespeare, Beatty, Candida… 

Dans ce spectacle qu’il joue depuis 2014, Tiago Rodrigues récite par coeur des morceaux de littérature qui l’ont construit, qu’il a « ingérés » ; il nous lit ses lettres écrites à George Steiner, il nous raconte sa grand-mère, Candida, à la base de son appétit pour la lecture, mais aussi du raisonnement de By Heart. Celle-ci, proche de perdre la vue, lui confie la charge de choisir un seul et unique livre, qu’elle apprendra par coeur, et qu’elle pourra lire mentalement, en elle-même, quand ses facultés l’auront quittée. 

À Pasternak, il expose dans une lettre l’étendu de son problème et espère recevoir une solution ; sur scène, il rend compte de son cheminement vers sa décision. Pourquoi apprendre par coeur ? Est-ce intérioriser un texte ou simplement le répéter ? Est-ce comprendre ou apprendre ? Est-ce appartenir ou détenir ? Il évoque notamment le roman Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, où apprendre par coeur un livre est un acte de résistance. 

Au cœur de ses questionnements, Tiago Rodrigues demande aux dix personnes venues sur scène d’être les gardiens du Sonnet 30 de William Shakespeare, qu’ils pourront sauver même « si toutes les versions papier disparaissaient, si même internet l’effaçait« . Il dédie ainsi de longs moments de sa performance à l’apprentissage de ce texte, et se justifie par la beauté de la poésie, car :

« Un vers de Shakespeare vaut bien plus qu’une heure avec moi« 

Un morceau de littérature qui, récité par ce « bataillon » de spectateurs, pourrait comparoir « au tribunal muet des songes recueillis« , et continuer sa vie.

À la fin du spectacle, l’acteur invite ces dix personnes à ingérer le texte, qu’il leur distribue imprimé sur une hostie. Le reste du public reçoit, en sortant, une version papier, avec la précision « sonnet immangeable » inscrite dans un coin. Puis, dans un silence de recueillement, après avoir cité parmi les plus grands de la littérature, de Pasternak à Nadejda Mandelstam, Tiago Rodrigues cite finalement sa grand-mère Candida et récite le Sonnet 30, par coeur, en portugais. Il conclue alors l’un des plus grands cheminements de sa vie, de la littérature, et de son spectacle.

 

Visuels : © Camille Bois–Martin, 24 septembre 2021, Paris

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Camille Bois Martin
Étudiante en Master de Journalisme Culturel (Sorbonne Nouvelle)

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